Vous l’aviez oublié!

Celui qui trouverait un mot spirituel pour sortir d’un embarras pareil serait plus fort que Talleyrand. Cet homme ne s’est pas encore rencontré.

Au contraire, le lendemain on aggrave sa situation en envoyant une énorme jardinière pleine de fleurs. Il y a là pour cinquante francs de sottise de plus.

Et si vous vous mariez, si vous faites officiellement la cour à une héritière, vous voilà condamné à six mois de bouquet forcé.

Quelle imagination ne faut-il pas chaque jour pour varier son envoi! Aujourd’hui les roses, demain les violettes de Parme, après demain les camélias; mais les jours, les semaines, les mois suivants?

—Charles, vous vous répétez, vous dit votre douce fiancée, vos bouquets baissent. Terrible avertissement, car du succès d’un bouquet dépend tout le bonheur de la soirée. Aussi, quelle perpétuelle tension d’esprit! quelle préoccupation perpétuelle! On passe ses journées chez la fleuriste, on vit avec un bouquet de Damoclès suspendu sur sa tête.

Les fiancées sont plus difficiles à contenter que les femmes. Ajoutez à cela qu’il faut savoir offrir un bouquet; très-peu d’hommes parviennent à se tirer convenablement de cette corvée galante. La plupart sont guindés, chevaliers français, apprêtés, troubadours en diable. Le naturel dans ces cas-là est une chose rare.

On est bien fort dans le monde quand on sait présenter un bouquet.

Il y a des gens qui le laissent tomber, ceux qui s’assoient dessus par distraction, ceux qui ne peuvent parvenir à le tirer du fond de leur chapeau, ceux qui le flairent avant de l’offrir. Nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les preuves de maladresse et de mauvais goût que peut donner un simple bouquet.

Voyez ce jeune homme qui longe les trottoirs, portant à la main un paquet de forme oblongue soigneusement enveloppé dans un papier éclatant de blancheur. Il évite les passants, il se glisse le long des murailles, il court, il vole. Il en est au premier bouquet. L’acceptera-t-on? Voilà la question. On l’acceptera, malheureux, garde-toi d’en douter! c’est le bouquet de Pandore que tu tiens à la main: de là vont sortir les loges, les dîners, les parties de campagne, les robes de soie, les bijoux et tous les maux qu’un premier bouquet traîne à sa suite. Crois-moi, jeune homme, il en est temps encore, déchire-le, anéantis-le, ce bouquet; ne franchis pas le seuil de l’esclavage. Mais il ne m’entend pas; il est entré, le bouquet l’a entraîné dans l’abîme!