LES FLEURS PERDUES

Les anciens, plus heureux que nous, connaissaient une foule de fleurs dont on ne trouve plus de traces sur la terre: elles ont disparu. La nature, en les supprimant, a voulu nous punir, sans doute, de la tiédeur de notre culte pour elles. Leurs charmes, leurs propriétés particulières, constituent une perte bien grande pour les commodités ou les plaisirs de l’humanité. Quel malheur, par exemple, pour les glaciers et les limonadiers, que nous ne possédions plus la coracesia, cette fleur qui, au dire de Pythagore, faisait geler l’eau! et l’aproxis, qui, s’enflammant au moindre contact, remplaçait si avantageusement les allumettes chimiques allemandes ou françaises! et le baaras, ce cierge embaumé des montagnes du Liban! L’historien Josèphe raconte que la longue tige du baaras s’allumait d’elle-même, le soir, et brûlait jusqu’au matin sans se consumer. Quel bonheur si, au lieu de nos tristes réverbères, de nos becs de gaz puants, nous étions éclairés, en passant dans chaque rue, par une double rangée de beaux arbres enflammés! Pourquoi ne trouve-t-on plus de graine de baaras?

Épouses qui soupirez après un enfant, au lieu de vous confier à la vertu d’une eau sulfureuse et nauséabonde; et vous, vieillards, qui essayez en vain de combattre les ravages des années, que n’avez-vous un brin de ce fameux dudaïm, qui ne fleurit malheureusement plus que dans les livres hébreux, et qui rendait les femmes fécondes et les hommes éternellement jeunes!

L’existence de l’achemys résoudrait bien mieux que les chemins de fer le problème de la paix universelle. L’achemys avait la propriété de mettre en fuite ceux qui le touchaient. Comment songer à la guerre avec une arme qui disperserait les armées opposées et les empêcherait de se rejoindre?

Beaucoup de gens regretteront le népenthès, cette fleur, souvent consolante, qui faisait perdre la mémoire, surtout en songeant au moly, qui vous rendait à l’instant même le souvenir. Circé administra du népenthès à forte dose aux compagnons d’Ulysse; celui-ci les guérit en leur faisant avaler à temps une contre-dose de moly.