Il faut convenir aussi que l’intervention des lunettes a rendu bien difficile l’usage général des couronnes. Les myopes, les presbytes feraient un effet assez ridicule avec leurs besicles sur le nez et leurs fleurs autour de la tête. Ce serait atroce avec des lunettes bleues et vertes surtout. Mais tout le monde n’est pas myope ni presbyte.
Le blason s’empara de la couronne primitive; il copia les fleurs, qui devinrent des fleurons: le moyen âge vit naître la couronne royale, la couronne princière, la couronne ducale, celle de marquis, de comte et de baron; mais ces couronnes étaient en or, leurs fleurs étaient des perles ou des diamants. Louis XIV fit disparaître complétement ces couronnes: aucune d’elles n’était assez large pour tenir sur une perruque. Cependant il maintint la couronne de laurier. Voyez les portraits et les bustes du temps: Villars, Condé, Turenne. La tenue officielle du temps est pour les militaires une cuirasse, une perruque et une couronne de laurier. Pas de statue équestre du grand roi qui n’ait sa couronne de feuilles vertes sur la tête. On laissait aussi aux déesses le privilége de la couronne. A Versailles, toutes les Muses sont couronnées de fleurs.
La poudre fut un inconvénient qui fit abandonner la couronne par les beautés du dix-huitième siècle; en revanche, la guirlande jouit d’une immense faveur à cette époque: les bergers de Watteau ornaient de guirlandes la chaumière de leurs bergères; les dames de la cour portaient des guirlandes sur leurs paniers.
La guirlande, à tout prendre, ne manquait pas de charme; elle prenait toutes les formes, se prêtait à toutes les métamorphoses. Souple, flexible, serpent embaumé, elle caressait les contours d’une jolie taille, elle retombait sur de blanches épaules, elle suivait les sinuosités d’une robe de gaze. Et puis elle a donné un joli mot à la langue française, un mot amical, harmonieux, câlin: enguirlander!
On put croire un moment que la couronne allait reprendre son antique suprématie, lorsque vint la restauration du costume grec sous le Directoire. Espérance vaine! les femmes hardies, qui ne craignirent pas de ressusciter la tunique et le cothurne, reculèrent devant la couronne. Au lieu de fleurs, quelque temps après, le beau sexe se couvrit d’une perruque blonde. Les brunes les plus prononcées étaient obligées elles-mêmes d’adopter la couleur à la mode. Par quel bizarre caprice, par quelle étrange suite d’idées les femmes en étaient-elles venues à renoncer à un de leurs plus précieux ornements, la chevelure? Était-ce une manière indirecte de se prononcer en faveur de l’ancien régime, en rappelant la perruque, un moyen détourné de provoquer une réaction?
C’en était fait des couronnes; depuis, elles ne se sont plus relevées. On en porte bien encore quelques-unes dans les bals, mais elles sont rares, le plus souvent en fleurs artificielles, et ressemblant bien plutôt à des diadèmes qu’à des couronnes. Une guirlande complète n’est pas admise non plus sur une robe de bon goût; on jette çà et là quelques bouquets sur la gaze, au hasard, et comme sans s’en apercevoir, mais on n’a pas le courage de la guirlande.
Il y a certains pays cependant où le genre trumeau existe encore. Au 1er mai, les jeunes gens dressent des mâts enguirlandés devant la fenêtre des jeunes filles, ils parent de guirlandes la porte de leur maison; mais c’est là un usage de paysans qui ne tire nullement à conséquence.
On se donne bien encore de temps en temps le divertissement de couronner une rosière dans les environs de Paris; on lui donne en fait de couronne une médaille d’argent ou bien une dot de 500 fr.
Les rois eux-mêmes ne portent plus de couronne; le diadème est un mythe, une fiction. Qui a vu un sceptre ou un trône? A quoi serviraient les couronnes royales?—On ne sacre plus les rois.
Depuis l’abolition des couronnes, les hommes et les femmes n’ont plus aucun moyen de témoigner leur douleur en public: les uns sont réduits à mettre leur mouchoir sur leur visage, les autres s’évanouissent. Sophocle faisait répéter une de ses tragédies, lorsqu’il apprit la mort déplorable d’Euripide exilé. Aussitôt le poète quitta sa couronne, et tous les acteurs l’imitèrent en signe de deuil.