HISTOIRE DU POIS DE SENTEUR

Ne vous attendez pas à trouver dans ma vie des circonstances extraordinaires, des événements imprévus. Une fois sur la terre, voulant rester paysanne, je m’étais mise au service d’un jardinier. Une autre servante et moi nous composions toute sa maison.

Margot, c’était le nom de ma compagne, était une grosse campagnarde joufflue, haute en couleurs, carrée d’épaules, l’objet de l’admiration de tous les villageois. «Elle fait presque autant d’ouvrage qu’un bœuf,» disait souvent notre maître, pour donner une idée de ses précieuses qualités. Aussi était-elle l’objet de toutes ses préférences.

Quant à moi, je ne savais rien faire; je n’étais bonne qu’à danser le dimanche, à rire et à sauter tout le reste de la semaine. Elle est assez gentille, disait le fermier en parlant de moi; mais c’est une tête folle, elle est toujours à mettre le nez à la fenêtre, à se balancer, à chanter: on n’en fera jamais rien.

Le résultat de cette comparaison entre Margot et moi était qu’à elle revenaient toutes les préférences de notre maître. A elle les bons repas, les succulents morceaux de galette de maïs, les cuisses d’oies grasses et dodues, les verres pleins de cidre écumeux. A moi les vieux morceaux de pain dur, les os et l’eau du puits; encore avait-on l’air de me la reprocher, et quelquefois j’étais obligée d’aller m’abreuver à l’aide de l’arrosoir et à l’insu du fermier.

Il me semblait pourtant que j’étais plus jolie que Margot, et je ne comprenais pas pourquoi on me la préférait.

Un jour, j’accompagnais notre maître au jardin. Nous étions au commencement du printemps: nous passions près d’une haie où les tiges de la fleur qui porte mon nom s’étaient enlacées; les boutons des pois de senteur exhalaient déjà une faible odeur; l’un d’eux, plus précoce que les autres, venait de s’épanouir sous mon souffle fraternel.

Mon maître ne le regardait seulement pas; il avait hâte d’arriver à un semis de pois de table qu’il s’agissait d’arroser et de purger des mauvaises herbes. Pendant toute la journée, nous nous occupâmes de ce double soin; le fermier ne sentait même pas la fatigue.

Vers le soir, nous repassâmes devant la haie. Les pois de senteur semblaient me regarder d’une façon languissante.

—Maître, lui dis-je en lui montrant le buisson, est-ce que vous ne les arroserez pas aussi?