« Je n'ai qu'une étroite cabane : mais n'est-ce rien de la devoir aux mains d'un fils ; de le voir tous les jours auprès de moi, et de dormir sous sa garde, tandis que, dans la maison opulente, une mère pleure son fils absent, et le suit par la pensée au bout du monde, où il affronte mille dangers, pour doubler une fortune déjà trop grande? Notre demeure est petite ; cependant vous êtes-vous jamais trouvés trop près les uns des autres, autour de la table et devant le foyer? Si nous voulons de l'espace, aussitôt que le soleil se lève, et, le soir encore, quand les étoiles brillent, nous voilà sous le pavillon magnifique, dressé pour l'homme des mains de l'Éternel.

« Notre lendemain n'est pas assuré, nous dit-on. Eh! qui donc, riche ou pauvre, peut compter sur l'heure prochaine? Les riches sont-ils plus tranquilles que nous avec leurs précautions infinies? Ils sont plus inquiets mille fois, et l'événement justifie trop souvent leurs craintes. Ils se sont reposés sur eux-mêmes, et ils éprouvent par l'effet que c'est un appui bien fragile. Le pauvre se confie plus en Dieu et moins en lui : aussi est-il mieux gardé. »

23. — L'école au rivage.

Une mère si sage ne devait pas négliger de cultiver l'esprit de ses enfants. Les exercices du culte domestique s'accomplissaient régulièrement sous ce toit de chaume, comme au temps de nos pères. Quelques livres d'édification suppléaient au défaut de science. Ces livres, il faut le dire, étaient le rebut de mainte bibliothèque, et c'est par la négligence et l'abandon des premiers possesseurs qu'ils étaient parvenus enfin dans des mains plus empressées. On enrichit de magnifiques reliures, et l'on dore sur tranche, des ouvrages qui ne renferment que des vanités ; et les Évangiles, les livres de prières, habillés souvent d'une grossière enveloppe, sont relégués sur les derniers étalages, d'où la plus chétive pièce de monnaie les fait passer dans les mains du pauvre. C'est ainsi que le meilleur épi de la moisson tombe quelquefois dans les mains du glaneur.

Oh! que les ressources extrêmes auxquelles l'indigence peut se trouver réduite sont souvent préférables aux avantages trompeurs qu'on envie à la richesse! La pauvre veuve, ne pouvant pas donner à ses enfants des maîtres habiles, se faisait elle-même leur institutrice, et leur ouvrait ainsi la meilleure des écoles.

Susanne n'était pas sans instruction. Soigneusement élevée par son père, elle transmettait à ses enfants cet héritage de sagesse. La cabane était la salle d'école ; sur la même table, où les corps venaient prendre leur nourriture, les esprits recevaient les aliments qui ne leur sont pas moins nécessaires. On donnait surtout à l'étude les veillées d'hiver. Les instruments de travail attestaient la plus rigoureuse économie. Charles, qui secondait sa mère en ceci comme en tout le reste, avait noirci et poli une large planche, tableau souvent couvert de lettres et de chiffres, page toujours nouvelle, qui, chaque jour, oubliait ce qu'elle avait exprimé la veille, mais qui laissait dans la mémoire des enfants la trace fidèle de ce que l'éponge avait effacé.

Si la veuve n'apprenait pas à ses enfants beaucoup de choses, elle leur enseignait à faire un bon et raisonnable usage de leurs facultés, à observer les choses attentivement, à savoir ignorer, quand les preuves n'étaient pas claires ; à chercher patiemment ce qu'ils devaient espérer de découvrir ; à renoncer sans regret aux choses qui passaient leur portée. Elle leur enseignait surtout à être bons. « Aime Dieu, aime ton frère, ne t'aime pas trop : » c'était le résumé de ses leçons. Elle en trouvait dans les Évangiles le principe et le développement. Que de fois la vie du Christ fut passée en revue sous ce chaume, de Bethléem à Golgotha! Nulle part on ne pouvait mieux la comprendre, cette vie, passée sous le ciel, au milieu des champs, le long des rivages. Les enfants de Susanne voyaient autour d'eux le lac de Génésareth, les montagnes de Judée, l'étable de Bethléem, et ses pâturages, et ses troupeaux. N'étaient-ils pas eux-mêmes bergers, comme les premiers adorateurs de Jésus ; pêcheurs, comme ses apôtres?

Quelques livres élémentaires, que cinq centimes avaient enlevés au panier du bouquiniste, donnaient, presque sans frais, à ces enfants, des notions plus complètes de géographie, de calcul, d'histoire, de technologie, qu'ils n'en auraient reçu dans plusieurs écoles de ce temps-là.

Dans la conversation, Charles et sa mère communiquaient eux-mêmes à la petite famille tout ce qu'ils savaient. L'à-propos donnait souvent de la valeur et de l'attrait à l'enseignement. « Huit heures sonnent à la pendule, disait Susanne, assise devant la maisonnette, après un orage : André, compte les vagues pendant cinq minutes, et tu me diras ensuite combien de fois elles frapperaient le bord en une heure, en un jour, un mois, une année, un siècle, si elles ne hâtaient ni ne ralentissaient leur course. — Juliette, dis-moi combien de poulettes la poule t'a données? elle m'en a donné cinq. — Si chacune d'elles t'en donnait autant chaque année, et celles-ci autant à leur tour, combien aurais-tu de poules dans six ans? » Juliette en faisait le calcul, et s'étonnait de pouvoir être si riche en si peu de temps.

Charles passait au bord du lac avec les deux jumeaux ; de grandes places étaient couvertes du sable le plus fin, que l'eau en se retirant avait laissé parfaitement uni : « Cela donnerait envie d'écrire, dit André en y traçant une figure grotesque. — Eh bien! dessinez un triangle, mes amis, deux lignes droites côte à côte, un carré, un losange, un rond, un ovale, une figure à cinq côtés, à six, à douze! » Les enfants, armés d'un morceau de bois pointu, exécutaient ce qui leur était demandé. « Qui dessinera de mémoire le contour de la France, de l'Italie, de l'Amérique? » Nouveaux efforts, et quelquefois l'image n'était pas trop infidèle. La trace en demeurait jusqu'aux premiers orages, mais bientôt le calme rendait aux enfants des sables unis.