Si les besoins de la famille augmentaient avec l'âge des enfants, leurs forces et leur intelligence croissaient plus rapidement encore. Peu à peu la gêne faisait donc place à l'aisance. André était pour son frère le plus docile et le plus zélé des apprentis. Isabelle s'occupait du ménage, et la bonne mère pouvait rester fidèle à son rouet, avec lequel elle faisait merveilles. Juliette régnait sur la basse-cour et s'employait d'ailleurs à mille petits ouvrages au dedans et au dehors. Le lac suppléait à ce qui pouvait manquer en ressources du côté de la terre. Charles et André ayant aidé, par de prompts secours, à sauver un chargement de vin considérable, qu'un vigneron amenait de l'autre côté du lac, furent pressés par lui d'accepter un témoignage de reconnaissance. — « Eh bien! répondit l'aîné des frères, on dit que les planches et les bois de construction sont moins chers de l'autre côté : procurez-m'en la quantité nécessaire pour construire un bateau un peu plus grand que celui-ci, qui sera bientôt hors de service, et fixez le prix comme vous l'entendrez. — Je ne veux que le plaisir de vous amener ici ce que vous désirez. Je vous dois beaucoup plus. » Telle fut la réponse du vigneron. Au bout de huit jours, il avait rempli sa promesse, et, la même année, Charles et André construisirent leur bateau. Le chanvre que produisit le domaine fournit la matière de la voile et des cordages. La mère et les filles fabriquèrent des filets, et, dès lors, elles eurent du poisson à vendre plusieurs fois la semaine.
25. — Un vœu accompli.
Si près du lac et de la rivière, on regrettait pourtant de n'avoir pas une fontaine jaillissante. Cela est si joli! Et puis l'eau de la rivière se troublait par les grandes pluies et celle du lac par le gros vent. Charles, attentif à profiter de tous les secours que la nature lui présentait, avait remarqué que depuis longtemps le bas du pré de son riche voisin annonçait visiblement la présence d'une eau souterraine. Encore une richesse perdue, qu'il demanda la permission de tourner à son usage. On y consentit avec empressement. Quiconque fait jaillir une source cachée rend un service, et mérite qu'on l'aide. Charles eut encore ce succès, grâce à la complaisance de son bienveillant protecteur. Les deux jeunes gens firent les fouilles eux-mêmes ; ils construisirent l'aqueduc de pierre et de glaise, et le couvrirent de mousse ; enfin ils amenèrent la source jusque chez eux : la pente permit de placer la fontaine devant la cabane. L'inauguration fut un jour de fête. Isabelle et Juliette couronnèrent de fleurs l'humble chapiteau ; et, quand l'eau vint à couler, les jeunes filles dansèrent alentour avec le joyeux André. « Coulez, jolie fontaine, disait Isabelle, coulez longtemps pour la mère, les frères et les sœurs! » L'eau se trouva fraîche, et, si la source n'était pas d'une grande abondance, son murmure n'en fut pas moins une agréable musique pour les colons du Rivage. Ils prêtaient souvent l'oreille à ce bruit chantant, quand le lac endormi et le feuillage immobile semblaient se taire pour l'écouter aussi.
26. — Une fâcheuse séparation.
Au mois d'avril, Charles était occupé à tailler ses pêchers et ses abricotiers fleuris, lorsque M. M… parut au-dessus des roches, et lui fit signe d'approcher. Le jeune homme gravit l'obstacle qui le séparait du vieillard, et s'arrêta devant lui, la tête découverte. « Mon ami, dit cet homme bienveillant, je vais m'éloigner d'ici, et peut-être pour longtemps ; mais soyez sans inquiétude : j'ai donné l'ordre qu'on vous laissât jouir sans trouble de ce terrain. Courage, continuez comme vous avez fait jusqu'à présent, et tout ira bien. Adieu. » A ces mots, M. M… serra la main de Charles et s'éloigna, après avoir écouté avec bienveillance quelques paroles de remerciement et de regret.
Cette nouvelle causa une grande émotion dans la cabane. « Il s'en va, dit la veuve, l'intendant sera libre de faire ce qu'il voudra. S'il n'a pas caché ses mauvaises dispositions en présence du maître, que sera-ce quand le maître sera parti? Si du moins nous avions quelques sûretés, un bail, un écrit! J'aimerais beaucoup mieux que nous fussions simplement fermiers de ce petit bien, même à des conditions très-dures, que de le posséder gratuitement, sans titre valable, et d'être à la merci d'un homme qui ne nous aime pas. M. M… connaît-il si mal son serviteur et peut-il nous laisser à sa discrétion! »
Après avoir laissé échapper ces tristes plaintes, Susanne dit à son fils : « Si tu pouvais arriver jusqu'au maître avant son départ, tu obtiendrais peut-être qu'il réglât notre position. » Charles essaya de faire ce que sa mère lui conseillait ; il se rendit chez M. M… ; mais, au moment où il arriva, la voiture partait. Le vieillard l'aperçut encore, lui fit un signe de la tête et de la main, et s'éloigna au grand trot de ses chevaux.
Ce mauvais succès affligea vivement la pauvre famille. « Il nous a quittés, dit Suzanne, mais Dieu nous reste. Agissons honnêtement avec l'homme auquel on nous livre : peut-être, en lui témoignant de la déférence, obtiendrons-nous de lui protection et justice. »
27. — L'intendant.
Les Baudry ne tardèrent pas à sentir que leur position était bien changée, et qu'ils avaient beaucoup perdu au départ du maître. Malgré toutes leurs précautions, ils se virent en butte aux mauvais procédés, aux menaces de l'intendant. Il avait toujours quelque reproche à faire ; une poule était entrée dans le parterre, et avait gratté les plates-bandes où il avait fait semer des fleurs précieuses ; le chien avait aboyé trop tard ; le chat allait manger la part de ses voisins. Un jour Charles trouva M. l'intendant qui se promenait dans le petit domaine, et regardait à tout, comme un inspecteur qui fait sa ronde. Le jeune homme ne s'en montra point fâché ; il salua le visiteur et lui demanda des nouvelles du maître. « Il ne m'a pas chargé de vous en donner, » répondit avec dureté cet homme orgueilleux. Charles s'éloigna doucement sans lui rien répliquer, et le laissa achever sa visite. Il rentra chez lui le cœur blessé.