« Patience, mon ami, disait la bonne Suzanne, jusqu'ici on ne nous a point fait de mal ; souffrons tout ce qui se pourra souffrir. »

Pendant que la veuve faisait écouter ces conseils dans la cabane, quelqu'un se mutinait au dehors, et provoquait, par sa résistance, la colère de l'intendant : c'était le fidèle Caniche. Il l'avait suivi avec humeur dès son entrée dans le petit enclos, et murmurait tout bas de le voir s'impatroniser en un lieu dont lui, Caniche, avait la garde. La patience du pauvre animal fut à bout, lorsqu'après la retraite de Charles, il vit l'homme s'approcher de la basse-cour et mettre la main sur le verrou de bois. Il aboya du ton le plus menaçant, et même, on doit l'avouer, il mordit le bas du pantalon assez vivement pour qu'un morceau d'étoffe lui restât dans la gueule.

« Maudit animal! » s'écria le visiteur indiscret, et il réussit à lui donner en même temps un coup de pied, qui fit pousser à Caniche des cris perçants. Cette vengeance satisfaite fut cependant ce qui sauva le fidèle gardien. L'homme pensa que le coup valait bien la déchirure. Charles accourut au bruit et se confondit en excuses ; Cravel lui répondit en riant : « Soyez tranquille, il n'y reviendra pas. » Pour plus de sûreté, Charles châtia le barbet d'une manière exemplaire, et le mit à la chaîne. Caniche, qui, dès lors, crut avoir commis une faute en accomplissant un devoir, alla se coucher dans sa loge, chaque fois que l'intendant parut au Rivage. Cependant il le regardait de travers au passage : la rancune subsistait toujours. Le chat, témoin de la scène violente que nous venons de rapporter, avait gagné en trois sauts le faîte de la cabane ; et, chose singulière, lorsqu'il voyait, dans la suite, le bon Caniche se blottir dans sa retraite, à l'approche de l'intendant, lui, il retournait sur le comble de chaume, et il restait en observation, les yeux demi-clos, le corps amassé en boule, jusqu'au moment où l'ennemi avait quitté la place.

On parlait beaucoup du farouche intendant chez les habitants du Rivage ; on s'épuisait en conjectures sur ce qui pouvait l'avoir si mal disposé, sur la conduite qu'on devait tenir à son égard, sur les moyens d'apaiser ce méchant homme. Isabelle dit un jour : « Il est gourmand peut-être : tâchons de le gagner en lui offrant quelquefois ce que nous aurons de meilleur au jardin. Tu as raison, dit Juliette, essayons de l'apprivoiser ainsi. Il est peut-être de ces gens qui veulent qu'on les paie pour ne pas faire le mal. — Nous avons, dit la mère, un très-beau melon, qui est à point ; André ira l'offrir ce soir. » André, malgré sa répugnance, fit ce qu'on voulait ; il porta le melon et l'offrit honnêtement. L'intendant, après avoir considéré d'un air dédaigneux l'offrande et le messager, dit avec mépris : « Je n'en ai que faire ; les miens sont plus beaux. »

André murmura quelques excuses en baissant la tête et revint le cœur gros de colère. « Patience! » disait toujours Suzanne. « J'ai cru m'apercevoir, dit Isabelle, qu'il aime beaucoup le poisson. Que de fois je lui en ai vendu, qu'il demandait pour son maître, même quand monsieur ne dînait pas à la maison! — Nous ferons encore une tentative, » dit la veuve. A quelques jours de là, Charles et son frère prirent un brochet d'assez belle taille : malgré les réclamations du petit homme, on porta le poisson à l'intendant. Isabelle fut chargée de la commission. Soit que Cravel fut mieux disposé, soit que le présent lui fût plus agréable, il l'accepta et même il sourit à la jeune fille, qui lui fit une humble révérence, et se retira bien contente.

« Il n'y a pas de quoi se réjouir, disait André de mauvaise humeur. Le beau plaisir de régaler un si méchant homme! — Mon enfant, répondit la mère, il faut nous résigner à ces sacrifices ; un poisson donné de temps en temps nous sauvera les autres et tout ce que nous avons ici. » Depuis, ils ne manquèrent pas d'envoyer à l'intendant, une fois la semaine, ce qu'ils prenaient de plus beau.

28. — L'abus de la force.

C'était une dîme fort onéreuse pour ces pauvres gens, et cependant ils se seraient trouvés bien heureux d'éviter à ce prix toutes les vexations. Encore si l'on avait paru satisfait et si l'on avait reçu ces présents de bonne grâce! Au contraire, on n'y vit plus, au bout de quelque temps, qu'une chose due, et l'on se montrait toujours plus exigeant. Tantôt le poisson était trouvé bien petit, tantôt ce n'était que de la perche, et l'on aurait voulu de la truite. Un jour l'intendant, voyant Charles au jardin, lui cria par-dessus la haie : « Il me faut pour ce soir un plat de poisson ; j'ai du monde à dîner. » Cet ordre, donné avec arrogance, blessa le jeune homme au cœur ; cependant il quitta sa bêche, il appela André, qui travaillait de son côté, et ils allèrent sans retard à la pêche. Ils ne prirent que des lottes, qui même n'étaient pas bien grosses. Charles les fit porter à Cravel par ses sœurs, avec des excuses de ce qu'il n'avait pas mieux réussi.

Le lendemain, il essuya des reproches. « Si vous m'aviez averti d'avance, monsieur l'intendant, vous auriez été mieux servi. — Je ne veux plus, répondit-il brusquement, m'exposer à ces contre-temps désagréables. Je ferai placer là, près du bord, un réservoir flottant ; vous aurez à le pourvoir de poissons, et j'y ferai prendre, selon ma convenance, ce dont j'aurai besoin. » Le réservoir fut établi, et les Baudry devinrent décidément les tributaires de l'intendant. Comme il allait fort souvent à la provision, la tâche des pauvres pêcheurs n'était pas légère.

Si du moins on les avait laissés libres chez eux comme auparavant! Mais le méchant se mêlait de tout, il contrôlait tout, comme s'il avait eu affaire à ses gens. Charles voulait-il émonder quelques arbres forestiers, qui poussaient trop de branches et nuisaient aux cultures : « N'y touchez pas, » lui disait l'intendant. Voulait-il construire quelques digues pour se garantir du lac ou de la rivière : « On s'y prenait mal, » disait Cravel, ou « ce n'était pas le moment, et l'on devait d'ailleurs se pourvoir au dehors des matériaux nécessaires. » Charles disait doucement : « Monsieur m'a toujours permis ce que vous me défendez. — Monsieur n'a jamais regardé aux choses d'assez près ; c'est mon devoir de veiller à ses affaires. — Eh bien, dit un jour Charles, poussé à bout, dites-moi, monsieur, ce que je vous dois payer par année ; passons un bail, je vous prie, et laissez-moi cultiver librement ce que j'ai créé sans le secours de personne! — Holà! de quel ton me parlez-vous, mon ami? Prenez garde! vous n'êtes ici que par tolérance : soyez donc plus honnête et plus réservé. » Charles garda le silence et dévora cet affront. « Mère, disait-il en soupirant, on veut me prouver que votre défiance était bien fondée. Mais auriez-vous pu croire à tant de méchanceté?