29. — L'ingrat.
Qu'était-ce donc que cet homme orgueilleux et dur, qui exerçait sur nos pauvres colons une autorité si capricieuse et si tyrannique? Georges Cravel, né dans l'indigence, devait tout aux bontés du maître qu'il servait si mal, et auquel il ressemblait si peu. Il oublia, ou plutôt il ne sentit jamais ce qu'on avait fait pour lui. Pour apprécier la bienveillance, il faut en porter en soi quelque germe. Le même égoïsme qui fait l'homme ingrat le rend avare et cruel. Comment se croirait-il obligé de rendre à autrui le bien qu'on lui fait? Il ne se croit pas redevable, même à son bienfaiteur. Ah! nos pauvres amis ne demandaient rien à ce méchant homme ; mais il aurait trouvé mauvais qu'ils se dérobassent, par leurs propres forces et par de pénibles travaux, à l'indigence, d'où une main charitable l'avait doucement tiré lui-même. C'était déjà se montrer assez inique, et toutefois il devait mettre à une plus rude épreuve le fils de Susanne.
Soit que Cravel eût pris le goût de la pêche, soit plutôt qu'il se défiât de ses pourvoyeurs, et les soupçonnât de ne pas lui donner leurs plus beaux poissons, il s'avisa bientôt de visiter les nasses lui-même. Il prenait sans façon le bateau de Charles, et levait tantôt celle-ci tantôt celle-là. Il n'était ni fort ni adroit : un jour, en soulevant une nasse, il fut entraîné par le poids, et tomba dans l'eau, la tête la première. L'eau était assez profonde, et M. l'intendant ne savait pas nager. Il se débattait à la surface, lorsque le vigilant Caniche, apercevant ce mouvement extraordinaire, aboya de toutes ses forces. Charles accourut au moment où l'homme allait disparaître. Sans se dépouiller de ses habits, et tout couvert de sueur, il se jeta à l'eau. Il nageait à merveille : il arriva bientôt près du malheureux pêcheur ; il le prit par les cheveux, et, comme la barque s'était éloignée, à cause de l'impulsion qu'elle avait reçue, il ramena jusqu'au bord du lac l'intendant qui avait perdu connaissance. Les soins de la mère et du fils le rendirent à la vie. Revenu à lui, il fit beaucoup de remerciements ; mais la confusion y avait plus de part que la reconnaissance, comme on put le voir bientôt : au bout de quelques jours, Cravel avait tout oublié ; il fut aussi dur, aussi querelleur qu'auparavant. André disait à Charles : « Il veut te donner des regrets. — Je l'en défie, » répondit le bon jeune homme. Nos colons ne gagnèrent à cela qu'une chose, c'est que l'intendant ne toucha plus aux nasses ; mais ce n'était pas l'effet d'un sentiment honorable : Cravel, on le vit trop bien à sa conduite, n'avait horreur que du danger.
30. — Nouvelles exigences.
En effet, il se montrait chaque jour plus injuste et plus insolent. Il avait imposé un tribut sur la pêche : il en mit un sur les cultures. Et, comme il avait de tout en abondance dans la maison de son maître, où il faisait ce qu'il voulait, s'il mit à contribution le jardin et le verger du Rivage, ce n'était pas qu'il en eût besoin ; c'était seulement afin de tourmenter ses malheureux voisins et de leur faire sentir le joug. La manière dont il prélevait ce qu'il appelait le droit du maître était plus odieuse que le tribut même. Il entrait sans façon dans la petite ferme, s'y promenait en long et en large, comme pour narguer nos colons, et, sans les prévenir, il cueillait les fruits ou les légumes qu'il trouvait à sa convenance. Les Baudry avaient-ils élevé un produit d'élite? au moment où ils pensaient recueillir le fruit d'un long travail, ils voyaient le seigneur intendant l'enlever sous leurs yeux. Il croyait leur faire grâce en leur abandonnant le reste. « Mes pêches! disait Charles désespéré. — Mes choux-fleurs! » s'écriait André en s'arrachant les cheveux. Isabelle et Juliette n'étaient pas plus épargnées. Cravel prélevait sa part sur leur volaille et leurs œufs : un oiseau de proie fait moins de ravages. Quand elles se voyaient ainsi dépouillées, elles rentraient chez elles aussi désolées que leurs frères. La veuve, tout affligée, disait à ses malheureux enfants : « Oui, cet homme nous fait beaucoup de mal ; on le dirait poussé par le démon pour se perdre lui-même et nous avec lui. Résistez à la tentation, mes enfants ; ne haïssez pas, ne maudissez pas. D'autres ont pardonné de plus cruelles injures. J'ose à peine vous dire : « considérez le divin modèle, » car vous trouverez que ces petites persécutions ne sont rien auprès de ce qu'il a souffert. »
C'est ainsi que la pieuse mère exhortait sa famille. Aux heures de la veillée, après une journée que le méchant avait assombrie, lorsque nos amis gémissaient autour de la table, Susanne profitait du calme de la nuit pour verser le baume dans les cœurs ulcérés. Elle disait : « Nos premières prospérités sont interrompues, mais l'adversité sera aussi passagère. Laissons-la, sans murmure, s'asseoir à notre foyer, et mettons à profit sa présence. Le bonheur n'exige que des vertus faciles, qui ne suffisent pas pour nous ouvrir le ciel ; le Seigneur attend de nous davantage, c'est pourquoi il permet que nous soyons affligés. Encore une fois, ne maudissez pas la verge dont il vous châtie. Celui qui sert d'instrument à la colère divine est plus à plaindre que nous. Cette colère, nous l'avons méritée, car nous faillissons tous. Demandons grâce à Dieu, mes enfants ; ne lui demandons pas justice : ce serait prononcer nous-mêmes notre condamnation. »
Voilà les réflexions touchantes que l'esprit de l'Évangile inspirait sous le chaume à une pauvre femme ; des enfants comprenaient ce langage, et tous ensemble priaient d'un cœur sincère pour leur infatigable persécuteur.
N'essayons pas d'expliquer les mystères de Dieu. La présence du mal sur la terre, les souffrances du juste, nous étonnent et révoltent notre raison : voyez pourtant, après le recueillement et la prière, nos amis affligés : ils ont retrouvé la paix, ils causent doucement, ils sourient : l'affliction même, en resserrant le lien qui les unit, leur fait goûter de nouveaux plaisirs ; il faut avoir pleuré ensemble pour connaître le plus doux charme de l'amitié. La veuve et ses enfants nous semblaient à plaindre : jugeons-en mieux, nous les trouverons dignes d'envie.
31. — Appel au maître.
Cependant le persécuteur ne se ralentissait pas, et Charles dit enfin : « On doit opposer, je l'avoue, la patience à l'injure ; mais, si l'on peut arrêter le cours du mal par des moyens légitimes, c'est aussi un devoir : Dieu ne veut pas que nous laissions la terre en proie aux méchants. Cet homme se fait, vous l'avez dit, plus de mal qu'à nous-mêmes ; eh bien, tâchons de l'arrêter, en recourant à son maître. Si notre bon voisin savait ce que nous endurons, il serait indigné. Éclairons-le, nous devons la vérité à qui nous devons le respect et l'amour. — Et comment recourir à celui que nous ne voyons plus? — Je lui écrirai. — Prends garde, Charles. Tu rendras notre position plus mauvaise si tu ne réussis pas, et peut-être même si tu es écouté favorablement. Cravel ne ménagera plus rien quand il sera poussé par la vengeance. »