On patienta quelque temps encore ; enfin les choses allèrent si loin, que Susanne elle-même jugea la situation insupportable. Cravel poursuivait ses victimes jusque chez elles, et ne leur laissait de repos ni le jour ni la nuit. Quelquefois il survenait brusquement pendant la soirée ; il interrompait le souper, la prière, ou une conversation paisible, pour intimer ses ordres capricieux, en sorte que leurs soucis recommençaient à l'heure où l'on oublie les fatigues de la journée. Les pauvres gens ne connaissaient plus cette douce paix du foyer qui sait charmer tant de peines.
Alors Charles eut permission d'écrire, et il rédigea la lettre suivante, dont il fit lecture un soir à la famille assemblée, et recueillie dans un silence profond :
« Mon très-honoré bienfaiteur!
« Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire, moi qui ai vécu plus de quatre ans près de vous, sans avoir osé presque jamais vous adresser la parole. Quand vous étiez ici, je pouvais éviter de vous importuner longuement ; un mot suffisait pour me faire entendre, et souvent vous deviniez vous-même nos besoins et nos désirs. Vous croyez sans doute, très-honoré Monsieur, que nous sommes encore dans l'état où vous nous avez laissés : il s'en faut beaucoup ; notre sort est bien changé ; votre présence était nécessaire à notre bonheur : il a commencé sous vos yeux, il finira loin de vous.
« Vous avez donné en partant des ordres qui devaient nous maintenir dans notre heureuse position : ces ordres ne sont point exécutés. Je regrette qu'on me force à le dire, mais je dois, avant tout, respect à mon bienfaiteur et à la vérité. M. l'intendant nous fait toute sorte de maux. Il ne me laisse pas libre de cultiver et d'améliorer, selon vos vues et mes désirs, ce Rivage, où vous m'avez établi avec ma famille. Cependant je n'ai point profité de votre absence pour faire quoi que ce soit contre vos intérêts. Je voulais continuer mes soins vigilants à notre petite ferme : votre intendant s'oppose à tout ce que j'essaie de faire, et m'arrête sans cesse.
« Nous eûmes lieu de reconnaître sa mauvaise volonté aussitôt que vous fûtes parti. Pour tâcher de nous le rendre plus favorable, nous lui avons offert quelques produits de notre pêche : bientôt il a exigé cela comme une chose due, et puis il a demandé toujours davantage. Enfin, ce qui se prend dans nos filets, ce qui croît dans nos cultures, ce que nous élevons dans notre basse-cour, ne nous appartient plus. Nous ne sommes pas même tranquilles dans notre cabane, où M. l'intendant ne se gêne pas d'entrer, même à des heures indues, pour nous quereller, nous injurier et nous donner tous les ordres capricieux qu'il lui plaît, sans consulter ni raison ni justice.
« Pour tout dire, très-honoré Monsieur, nous sommes aussi tourmentés loin de vous que nous étions paisibles en votre présence, et nous prions Dieu qu'il vous ramène au plus tôt dans ce pays, ou qu'il donne vos sentiments aux personnes à qui vous avez remis votre autorité : mais, comme nous n'osons plus espérer ce miracle, après tant d'efforts inutiles que nous avons faits pour apaiser M. l'intendant, nous formons des vœux jour et nuit pour que vous nous donniez bientôt la joie de vous revoir. Dieu veuille, en attendant, vous conserver pour vos amis, et particulièrement pour les malheureux colons du Rivage, qui ont un si pressant besoin de votre secours! »
André, Isabelle et Juliette trouvèrent cette lettre fort belle, et ne doutèrent pas qu'elle ne réussît parfaitement. « Il ne manque plus qu'une chose, dit Susanne, c'est l'adresse de notre voisin. Nous n'irons pas la demander à l'intendant : ce serait une perfidie, puisque nous écrivons pour nous plaindre de lui ; nous ne devons pas non plus recourir à quelqu'un de la maison : cela pourrait arriver aux oreilles de Cravel, et lui donner des soupçons, dont nous aurions à souffrir ; Charles ira à la poste, où il apprendra sans doute ce que nous voulons savoir. » En effet, on lui donna l'adresse, et la lettre fut expédiée.
32. — L'agneau Frise-Laine.
On eût dit que l'intendant prévoyait que son règne allait finir, car il sembla profiter des jours qui s'écoulèrent avant que la réponse fût arrivée, pour maltraiter plus que jamais les pauvres colons.
De leur côté, ils souffrirent ces nouvelles injures avec une patience toujours plus égale, dans l'attente où ils étaient d'une prompte délivrance. Et certainement Cravel, tout insensible qu'il était, dut s'étonner enfin de tout ce que ses malheureux voisins pouvaient supporter.
Un soir, il entre soudainement dans la chaumière et dit à Isabelle, avec un rire cruel : « Petite bergère, j'ai quelques amis à traiter ; il me faut un rôti qui me fasse honneur et qui leur plaise : vous avez un agneau de trois semaines, faites qu'il soupe bien ce soir : ce sera son dernier repas ; je viendrai le chercher demain. »
Qu'on juge de l'effet que durent produire dans la cabane cette affreuse nouvelle et la manière dont elle était annoncée! Les deux sœurs en versèrent des larmes, et, la tendresse l'emportant sur tout autre sentiment, Juliette s'humilia devant Cravel, et le supplia les mains jointes d'épargner cette pauvre bête, le premier agneau de Brunette, qui était si doux, et auquel elle avait fait de ses mains un si joli collier! André gémissait dans un coin pendant cette prière ; Charles regardait sa mère en frémissant. « Non! répondit le barbare. Sera-t-il dit que je n'aurai rien de vous de bonne grâce? Payez-vous trop cher tout ce que vous récoltez ici? Voilà le premier tribut qu'on exige de votre étable. Consolez-vous ; l'agneau sera mis à la broche : c'est pour cela qu'ils sont faits. »
Après cette réponse, Cravel se retira. La mère essaya de calmer ses enfants. Elle leur dit : « L'agneau était bien joli sans doute ; il était né le jour de la fête de Juliette, et Juliette devait être sa maîtresse : c'est elle qui avait trouvé pour lui ce nom de Frise-Laine qui lui allait si bien ; mais il faut en prendre notre parti. Ne nous démentons pas, au moment où nous attendons l'arrêt de notre juge, et méritons par une patience inaltérable la justice qu'il ne manquera pas de nous rendre. »