Chacun admirait le courage de Charles ; il consolait, il encourageait ses jeunes sœurs ; il contenait la fougue de son frère. Celui-ci, dans le transport de sa douleur, voulait tout arracher, tout brûler, tout détruire avant de s'éloigner. Sa mère lui disait : « Nous n'en avons pas le droit. Ce qu'on a bâti ou planté sur le fonds d'autrui appartient au maître du terrain. Ne nous exposons pas à des poursuites, qui seraient justes, et qui nous causeraient un grand tort. La colère, si criminelle devant Dieu, est aussi fort nuisible chez les hommes. — Pour moi, ajoutait Charles, je ne voudrais rien toucher, rien gâter ici ; je voudrais respecter jusqu'à la fin notre ouvrage. Ces jeunes arbres, ces petites constructions, me parlent et m'intéressent encore ; ce sont des amis que je laisse, et que je veux ménager. Quand nous aurons fondé une nouvelle colonie, je reviendrai un jour demander des greffes au nouveau possesseur du jardin et du verger ; je ferai revivre pour nous, sur l'autre bord, ces plantes aimées ; nous goûterons encore de leurs fruits ; ils nous feront souvenir des beaux jours du Rivage! »

C'est ainsi que Charles lui-même commençait à parler avec fermeté, et finissait, comme les autres, par s'attendrir.

On pouvait du moins vider l'étable et la basse-cour. Des voisins recueillirent les abeilles ; ils prêtèrent des cages pour la volaille. Mais les canards trouveraient-ils ailleurs une aussi jolie rivière? Et ce poulailler, si bien construit par les frères, il fallait l'abandonner! Pauvres sœurs! elles avaient bien d'autres sujets de regret : la cabane et tous ses souvenirs, la fontaine, les espaliers, les dernières fleurs de l'arrière-saison, quelques violettes, épanouies à l'abri des rochers, tout ce qu'elles voyaient semblait leur dire : « Eh quoi, vous partez! Vous nous délaissez! Qui prendra soin de nous, lorsque vous n'y serez plus? » Enfin, le temps se passait à gémir, et le moment du départ approchait avec une effrayante vitesse.

Charles et André s'étaient rendus tout de suite chez le vigneron. Quand il les vit de loin débarquer, il courut à leur rencontre, et les salua joyeusement : bientôt la tristesse peinte sur leur visage le fit changer de ton. Charles lui fit part de ses projets et lui dit : « La cahutte que vous avez à l'angle de cette vigne écartée vous est, je crois, inutile à présent : voulez-vous me la prêter quelques semaines? — Volontiers, dit le vigneron, en lui serrant la main ; elle est à vous aussi longtemps qu'il vous plaira. Mais un si mauvais gîte ne peut vous suffire ; je vous offre ma maison ; j'en sortirais plutôt pour vous loger ; ne croyez pas que j'aie oublié ce que je vous dois. — Ne vous êtes-vous pas acquitté, mon ami? répondit Charles. Ce bateau, notre seul refuge maintenant, nous ne l'aurions pas sans vous. Enfin vous nous prêtez ce petit logement : cela suffit. Nous savons nous accommoder de tout. Vous n'ignorez pas comment nous débutâmes au Rivage. Nous ferons en sorte que notre mère ne souffre pas trop : la jeunesse peut supporter quelque gêne. »

Le bon homme offrit encore sa grange pour les provisions, son étable pour les moutons et les chèvres, sa basse-cour pour la volaille. Tout fut accepté avec reconnaissance, comme on l'offrait de bon cœur.

Les frères passèrent ensuite avec le bateau tout le plus gros bagage, le foin, la paille, les feuilles sèches, les meubles, les outils ; enfin ils revinrent chercher la famille, le petit bétail et les hôtes de la basse-cour ; on n'oublia pas Minet, et Caniche ne se laissa pas oublier.

39. — Le passage.

Le terme accordé était si court, et l'embarras fut si grand, la dernière résolution si difficile à prendre, qu'on s'attarda beaucoup le troisième jour, et l'on ne put partir que le soir. Le temps était froid, le ciel voilé des vapeurs de décembre ; à peine le soleil fut-il couché, que la lune vint éclairer cette triste scène de ses pâles rayons. Quelques amis, plus fermes ou plus dévoués que les autres, avaient accompagné les exilés jusqu'au bord. On pleurait sur la barque et sur le rivage. Susanne était assise entre ses deux filles. Toutes trois s'efforçaient de contenir les chèvres et les moutons qui s'agitaient de frayeur. Lorsque l'amarre fut détachée, et que le mouvement de l'eau et des rames fit balancer la barque, le petit troupeau poussa des cris de détresse. A ce bruit, les sanglots redoublèrent ; Isabelle et Juliette se penchaient sur leur mère, qui avait les mains jointes et les yeux levés au ciel ; Charles et André ramaient de toutes leurs forces ; navrés de douleur, ils avaient hâte de s'éloigner, pour ne plus voir ce qui ne leur appartenait plus.

A mesure qu'ils avançaient, la pleine lune, en s'élevant au-dessus de l'horizon, répandait une lumière plus vive ; le ciel devenait serein, l'air plus tranquille et plus doux ; le lac se calmait ; il parut bientôt uni comme une glace. A brebis tondue Dieu mesure le vent, dit la veuve après un long silence. Si la cause de cette traversée n'était pas si triste, on pourrait y trouver du plaisir. — Nous sommes au milieu du lac, dit Charles. On ne distingue pas mieux un bord que l'autre. Les montagnes s'abaissent du côté que nous quittons, autant qu'elles s'élèvent de l'autre. » André fit observer que l'heure de traire les chèvres se passait. « Elles souffrent de notre oubli, dit Isabelle ; il faut le réparer tout de suite. — Ce n'est pas moins nécessaire pour nous que pour elles, reprit le jeune rameur ; nous avons aussi oublié tous nos repas aujourd'hui, et l'on a beau être affligé, l'air du lac donne de l'appétit. »

Ils cessèrent de ramer pour prendre un peu de repos. Isabelle se chargea de traire une des chèvres, et Juliette l'autre. Susanne tira d'un panier la moitié d'un pain bis et quelques écuelles grossières. Alors la pauvre famille fit, au milieu de ce triste passage, un petit repas, mêlé de prévenances amicales et de mots consolants, que les frères, les sœurs, et surtout la mère, savaient trouver encore.