Elle disait : « Aussi longtemps que je verrai près de moi mes fils et mes filles en bonne santé, je me croirai assez heureuse. Nous voici loin de tout le monde, et comme abandonnés ; cependant n'oublions pas que des regrets bienveillants nous ont suivis jusqu'au bord que nous quittons, et que l'hospitalité d'un ami nous attend sur l'autre. Ce passage est beaucoup moins affreux que je ne l'aurais imaginé. — Je voudrais bien savoir, dit Juliette, ce que fait Cravel dans ce moment, et s'il est seulement aussi tranquille que nous. » Isabelle dit à sa jeune sœur : « As-tu donc vécu jusqu'à dix-sept ans, ma bonne Juliette, sans te douter que le méchant n'est jamais tranquille? Ou peut-être ignores-tu ce qui nous arrive, quand une pensée coupable nous surprend et nous poursuit? Quel trouble et quelle angoisse, jusqu'au moment où nous sommes de nouveau maîtres de notre cœur! Figure-toi donc, si tu peux, l'état d'une âme sans cesse tourmentée de cette manière! L'intendant nous ôte le sommeil pour cette nuit, mais crois bien que nous l'empêcherons aussi de dormir. » André soupira, et prit à son tour la parole : « Isabelle dit bien vrai ; une mauvaise pensée est un supplice, et je vous avouerai que je m'en suis aperçu ce soir même, depuis notre départ. — Eh! mon enfant, quelle mauvaise pensée a pu te troubler? — Je me disais malgré moi que, si Charles avait laissé Cravel au fond du lac, nous ne serions pas dessus à l'heure qu'il est. — Mon enfant, je t'invite à nous le dire sincèrement, si tu pouvais faire que Charles n'eût pas réussi à sauver Cravel, le voudrais-tu? » A cette question pressante, faite d'une voix émue, André répondit vivement : « Non, ma mère, je ne le voudrais pas! Je ne veux aucun mal à Cravel! » Après avoir dit ces paroles, parties du cœur, il quitta sa rame un instant pour embrasser sa mère, qui lui dit : « Bien, mon André! Dieu te bénira. »
La barque poursuivit doucement sa course, au milieu de ces émotions diverses. Peu à peu les esprits avaient retrouvé tant de sérénité, que le jeune batelier se mit à murmurer tout bas un chant religieux, qu'il mesurait au mouvement cadencé de la rame ; Juliette se joignit à lui timidement, et puis Isabelle et Charles enfin. Les voix s'affermirent par degrés, et s'unissant dans une harmonie simple et douce, les enfants de Susanne chantèrent les paroles suivantes, non sans faire en eux-mêmes quelques rapprochements avec leur propre situation, comme le sujet pouvait les y conduire :
AGAR ET ISMAËL.
Avec son fils Agar s'avance ;
Il se fait nuit.
Dans ces déserts, nouvelle transe
A chaque bruit.
Dans l'urne ils ont vu dès l'aurore
L'onde tarir :
— Mère, pourquoi marcher encore?