Ils touchaient à la rive, lorsqu'un autre objet fixa leur attention. Ils virent une petite lumière sur la grève, et distinguèrent bientôt deux hommes, dont l'un portait une lanterne. Un cri partit du bord : Charles y répondit. C'étaient en effet le vigneron et son fils, qui reçurent les exilés avec les témoignages de la plus vive amitié. Ils les aidèrent à débarquer, eux et leur petit troupeau. On tira le bateau sur le sable ; on l'attacha solidement à un pieu ; on cacha les rames sous les broussailles, puis la petite troupe se mit en marche le long du bord. La cabane promise était près de là, à quelques pas du lac. Ce n'était qu'une pauvre cahutte, composée d'une seule pièce, avec un galetas au-dessus. Cependant cette chambre unique, devant servir de cuisine au temps des vendanges, avait une cheminée. Le bon Rodolphe alluma un grand feu de sarments. Il avait apporté un pot de petit vin nouveau et quelques provisions. Nos voyageurs ne touchèrent pas pour le moment à ce qui leur était offert ; mais le feu clair et vif leur fit beaucoup de bien. Rodolphe, jugeant qu'ils avaient grand besoin de repos, se retira avec son fils ; Charles les aida à emmener les moutons et la volaille. Les deux chèvres, indispensables au déjeuner, restèrent avec Minet et Caniche, qui, retrouvant le coin du feu, n'avaient pas demandé, pour se blottir devant, sur quelle rive ils étaient. Charles revint au bout d'un quart d'heure, la maison de Rodolphe n'étant pas éloignée. Alors la veuve et les enfants se couchèrent, tout habillés, l'un sur un matelas, l'autre sur la paille, et tous finirent par trouver le sommeil.

Le réveil fut pénible. Le jour naissant n'éclairait que des objets qui parlaient à nos amis de leur infortune ; ils se trouvaient tout dépaysés, et, malgré le voisinage du lac, ils se croyaient dans un monde nouveau ; ils voyaient loin d'eux ce qui les avait toujours environnés, et il leur semblait toucher de la main ces montagnes, qu'ils n'avaient contemplées que de loin pendant toute leur vie. La vigne effeuillée et des murailles arides pressaient de tous côtés leur triste demeure ; plus de jardin, de verger, de fontaine. Au Rivage, ils n'avaient non plus qu'une cabane, mais quelle différence de ce petit ménage, où chaque chose était si bien casée à sa place, avec le pêle-mêle affreux qui les entourait! Cette confusion d'objets entassés jetait dans leurs esprits le trouble et l'inquiétude ; les soucis d'un avenir incertain rendaient bien plus pénible leur condition présente. Jetés pour quelques semaines peut-être dans ce nouveau gîte, oh! comme ils regrettaient le moment, d'ailleurs si difficile, où ils étaient venus s'établir dans la chétive cabane de roseaux, avec de si belles espérances!

La veuve dit enfin à la famille découragée :

« Lorsqu'on détruit un nid d'hirondelles, les pauvres oiseaux voltigent et crient quelques moments alentour, et bientôt ils recommencent à bâtir une nouvelle maison : aurons-nous moins de courage que les hirondelles? Nous ne passerons ici, je l'espère, qu'un temps fort court ; cependant il faut sortir de la confusion où nous sommes, et mettre un peu d'ordre dans tout ceci. » Alors ils se mirent à l'ouvrage ; ils remplirent de foin et de paille le galetas, en y ménageant une place, que Charles et André se réservèrent, afin de laisser la chambre toute entière à la mère et aux sœurs. On casa, on empila comme on put dans cette chambre, fort petite, le modeste mobilier. Il se trouva tout à côté pour les chèvres un petit abri, qui servait à serrer des outils dans la saison des travaux.

41. — Une visite chez Rodolphe.

Quand Rodolphe revint, il trouva ses amis un peu plus tranquilles ; il les invita à dîner. Il était en même temps vigneron et fermier du domaine. La famille exilée se rendit avec lui dans sa modeste mais confortable demeure. « Vous voyez toute ma fortune, » disait Rodolphe, en leur montrant ses récoltes, ses instruments aratoires, son troupeau de cinq vaches et son mobilier, fort complet, mais d'une antique simplicité. « Je n'ai pas de terres à moi, ajouta-t-il, et je n'en ai pas trop de regret. Celles que je cultive me rapportent, je crois, beaucoup plus qu'au maître, et j'en jouis certainement bien plus que lui. Il est le propriétaire ; mais, en payant une rente, je suis l'usufruitier. J'ai vu cette campagne passer déjà dans plus d'une main : ces arbres, ces champs, me connaissent beaucoup mieux que leurs maîtres passagers, qui font ici quelques rares visites, et puis disparaissent comme des ombres. Au reste, mon sort est assez doux, parce que j'ai, comme on dit, plusieurs cordes à mon arc : je suis vigneron, laboureur, berger, un peu tout : c'est moins chanceux. Quand la vigne manque, le pré donne abondamment ; si mon herbe est brûlée, mes raisins sont dorés. — J'aime à vous voir si content, lui disait Charles ; pour moi, je l'avoue, j'ai toujours désiré d'avoir un petit coin de terre à moi. C'est pour cela que j'ai tant travaillé au Rivage, et vous me voyez prêt à recommencer : on ne perd pas si vite courage à vingt ans. Je prendrai avec mon frère des terres à défricher ; le fruit de nos efforts paiera, je l'espère, le prix d'achat, et nous nous verrons un jour propriétaires d'un petit bien. — Projet très-louable et très-bon, répondit Rodolphe. Vous serez heureux à votre manière : tous les états, Dieu merci, peuvent mener au bonheur ; et l'on peut fort bien ne pas le trouver dans un château comme celui de mon maître. Aussi monsieur n'y vient-il presque jamais, et c'est dommage! une maison si magnifique! »

Les jeunes filles ayant exprimé vivement le désir de la visiter : « J'en ai les clefs, leur dit-il ; je vous ferai tout voir. Je n'aurais pas osé vous en faire la proposition maintenant. — Mes pauvres filles oublient qu'elles n'ont plus ni feu ni lieu, dit la bonne mère ; la curiosité l'emporte chez elles sur la crainte d'avoir à faire une triste comparaison. — J'espère qu'elles auront d'autres pensées, dit Rodolphe ; elles remplaceront bientôt ce qu'elles ont perdu ; d'ailleurs beau logement n'est pas contentement, comme je dis quelquefois, quand je pense à nos maîtres. »

On se rendit au château. Isabelle et Juliette, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, admiraient tout et se récriaient « Comment se fait-il, disait Isabelle, qu'on possède une si belle maison et qu'on ne l'habite pas? — Notre maître est retenu à la ville par les devoirs de sa charge. Il habite un appartement encore plus somptueux, où il ne cesse pas de regretter la campagne. Si j'étais libre! dit-il souvent ; en effet, il est esclave de sa dignité ; car nous avons tous nos chaînes, et celles d'or sont plus pesantes que celles de fer. Au reste, vous voyez ici des lits moelleux, superbes, des couvertures et des rideaux de soie ; cependant mes pauvres maîtres y passent de bien mauvaises nuits. Madame a des maux de nerfs, des vapeurs, des misères, que sais-je moi? qui la tourmentent sans cesse ; monsieur est souvent pris de la goutte, et il en souffre à crier. Si quelquefois ces maux leur laissent du relâche, ils se rongent l'esprit, en pensant à M. Philippe, leur fils unique, capitaine de vaisseau, qui a déjà essuyé deux naufrages, et qui cherche le troisième aux Grandes-Indes. Allez, mes amis, ces riches sont souvent bien misérables. Quand monsieur vient ici, il me conte ses peines, et je tâche de le consoler. J'attends sa visite à présent ; il me l'a fait annoncer, dans cette saison cela m'étonne un peu. — Approuvera-t-il, dit Susanne, l'hospitalité que vous nous avez donnée? — Lui? Il me grondera de n'avoir pas mieux fait, et de vous recevoir si mal. Il aurait trouvé le moyen de vous loger dans quelque pavillon. Il est si affable, si obligeant! A-t-il souvent amusé mon petit Julien! tenez, par exemple, avec cet instrument, que vous voyez braqué, comme un petit canon, devant la fenêtre. C'est un téles… — Un télescope, » dit Julien, qui vint au secours de son père.

42. — Le Télescope.

Charles, qui avait entendu parler de cet instrument, demanda s'il ne pourrait pas y regarder. « Certainement, reprit le vigneron, et vous verrez des choses merveilleuses. Sur vos montagnes, de l'autre côté, où vous apercevez à peine les chalets à la simple vue, vous verrez les vaches et vous distinguerez les rouges, les noires et les mouchetées. — On peut donc voir l'autre bord? dit Juliette. — Sans doute, comme si l'on y était. » Julien, ayant disposé l'instrument, demanda aux Baudry ce qu'ils voulaient voir : « Le Rivage! » répondirent tous les enfants.