« Le Rivage? C'est bien facile : je l'ai vu très-souvent. » Julien chercha un instant, et, lorsqu'il eut trouvé la place : « C'est singulier, dit-il, voilà bien les arbres, les rochers, et je ne vois pas la maison! — Je crois bien, dit André, l'intendant l'a brûlée. » Et il conta, en quelques mots, ce qu'ils avaient vu sur l'autre bord, pendant la traversée. « En effet, reprit le jeune vigneron, je vois une place toute noire, comme celles où l'on a fait le charbon à la montagne. »

Chacun voulut constater cette observation de Julien, et chacun vit comme il avait vu. — « N'accusez pas encore l'intendant, dit la charitable Susanne ; un autre peut avoir mis le feu ; l'incendie peut être l'effet d'un pur accident. Laissez-moi donc, pour croire le mal, attendre que j'y sois forcée. » Pendant que la mère faisait ces réflexions, dont Rodolphe approuvait la sagesse, les enfants regardaient tour à tour le lieu qu'ils avaient quitté avec tant de regrets. Ils signalaient les moindres détails, s'étonnaient de pouvoir les distinguer, et gémissaient à ce triste spectacle, auquel ils ne pouvaient s'arracher. L'instrument, en rapprochant pour eux la distance, semblait rapprocher aussi le passé, et le faire naître une seconde fois.

André avait l'œil fixé, depuis un moment, sur l'oculaire : soudain il s'écrie en frémissant : « C'est lui! — Qui donc? — Cravel. » Isabelle, Juliette, tous, Susanne elle-même, voulurent le voir : tous le reconnurent parfaitement. André s'empara de nouveau du télescope, et, suivant Cravel dans tous ses mouvements : « Il marche, disait-il ; il s'arrête, il regarde le lac : il pense à nous sans doute, le méchant! Il ne se doute pas que je le vois!… Il porte quelque chose comme un bâton, un levier… Le voilà auprès de ma jolie basse-cour. Il ouvre la porte, il entre, il sort… Ah! le monstre! il frappe, il brise tout! »

André n'y tint pas plus longtemps ; il quitta l'instrument, et se promenait à grands pas dans la salle. Tous les autres assistants vérifièrent et confirmèrent l'observation du jeune homme. « Il se croit seul, dit Susanne ; l'insensé!… Et tous les témoins de sa fureur ne sont pas ici ; il en est un… Je me trompe, il est ici, comme nous ; mais il est aussi de l'autre côté, il est partout. — Eh bien, ma mère, dit André, croirez-vous cette fois que Cravel ait brûlé la cabane? — Après ce que j'ai vu, mon enfant, je crois qu'il a pu la brûler, mais je ne l'affirme pas ; un soupçon n'est pas une preuve. » Ensuite elle dit tout bas quelques mots à Julien, qui donna une autre direction au télescope ; quand Susanne fut assurée qu'il avait fait ce qu'elle désirait : « Regarde à présent, » dit-elle à André. Le jeune garçon s'étant mis en posture : « Que vois-tu? lui dit-elle. — Je vois le clocher et la croix de notre église paroissiale. » Puis, en se retirant, il ajouta d'un ton pénétré : « Ma mère, vous n'avez pas besoin de paroles pour vous faire comprendre : vous me montrez le signe de la rédemption, pour m'avertir que je dois pardonner. »

Isabelle et Juliette auraient bien voulu passer encore quelques moments au Rivage, avec le secours du merveilleux instrument ; Charles prit la parole : « Voilà bien du temps donné aux regrets ; songeons à l'avenir et pensons à l'établissement que nous voulons fonder plutôt qu'à celui dont nous voyons la ruine ; le temps de notre ami Rodolphe est précieux : laissons-le à ses affaires, et allons aux nôtres. »

43. — C'est lui-même.

Comme ils sortaient du château, une belle voiture entra dans la cour. C'était celle du maître. Il arrivait accompagné d'un monsieur qui paraissait âgé, et qui descendit pourtant de voiture assez lestement, après quoi il porta ses regards de tous côtes. Les Baudry, l'ayant considéré en passant, se regardèrent ensuite les uns les autres, comme pour se consulter et se faire part de leur surprise. « Serait-ce le malheureux fugitif que nous reçûmes un soir au Rivage, et qui voulait tant de mal aux riches? » C'était lui en effet ; mais sa fortune avait bien changé, et il ne reconnut point ses hôtes, que d'ailleurs il ne devait pas s'attendre à voir sur ce bord.

Le vigneron, retenu par son maître, fut obligé de quitter les Baudry, qui se retirèrent dans la cahutte. Pendant tout le jour, il virent l'étranger parcourir la campagne avec le propriétaire. Rodolphe les suivait pas à pas. On allait et on venait, on s'arrêtait ; c'était une inspection minutieuse, non une simple visite. « Si je ne me trompe, dit Susanne, c'est un acheteur que nous voyons là. »

Le vigneron vint en effet apprendre à ses amis, dès le lendemain, que le domaine avait changé de maître. Bientôt ils virent le nouvel acquéreur se promener partout avec l'air d'importance que prennent beaucoup de gens en pareille occasion. Il était déjà entouré d'ouvriers. Il visita enfin la vigne et la cahutte, et demanda quels étaient ces locataires. Informé de ce que Rodolphe avait fait, il trouva fort mauvais qu'on eût disposé de ce refuge pour un autre usage que celui auquel il était destiné, et il fit dire à la veuve et à ses enfants qu'ils eussent à vider sur-le-champ la maison. Il avait, disait-il, de grands projets. On allait démolir cette baraque, arracher la vigne, planter des bosquets. Il n'y avait pas un moment à perdre avant les premières gelées.

Charles se rendit auprès du nouveau maître, pour tâcher d'obtenir un répit de quelques jours. L'homme refusa durement. Charles lui dit sans aigreur : « Vous êtes donc bien changé, monsieur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous donner l'hospitalité? — Vous, l'hospitalité? — Oui, monsieur, là-bas, sur l'autre bord, dans une cabane aussi pauvre que cette cahutte.