L'étranger, à qui la mémoire était revenue tout à coup, ne put s'empêcher de faire un mouvement de surprise, mais, l'ayant réprimé d'abord. « Je ne sais ce que vous voulez dire ; vous me prenez pour un autre. — En effet, vous n'êtes plus le même, car, sans cela, étant devenu riche, vous auriez mis vos leçons en pratique, et vous seriez humain. « L'étranger lui tourna le dos et dit aux ouvriers : Vous abattrez cela dès aujourd'hui. » Là-dessus il rentra dans sa belle résidence, dont il avait déjà pris possession.
44. — Un dernier refuge.
La douleur de la famille fut extrême. Encore un asile d'où ils étaient chassés! Le vigneron accourut, quand il sut la fâcheuse nouvelle. Il était, pour son compte, aussi affligé que ses amis. Il perdait un excellent maître, et il en aurait un méchant. Il ne pourrait pas y tenir ni s'accoutumer à cette dureté, qu'il n'avait rencontrée chez aucun des prédécesseurs. Cependant on ne pouvait pas le chasser, lui, comme cela ; il avait un bail. On ne pouvait l'empêcher de recevoir dans son appartement qui bon lui semblait. « Venez donc, mes amis, disait-il ; retirez-vous chez moi, en attendant que nous ayons trouvé pour vous quelque chose de convenable. — Non, dit la veuve ; nous n'irons pas chez vous : car nous vous ferions tort auprès du nouveau venu, qu'il vous importe de ménager. Notre présence doit lui déplaire. Quand on oublie si lâchement sa première fortune, on n'aime pas à voir les gens qui l'ont connue. D'ailleurs je ne pourrais me résoudre à passer une seule nuit sur les terres d'un hôte ingrat. — Où logerez-vous donc, je vous prie? — Où nous pourrons, à la garde de Dieu. — Mère, s'écria André avec exaltation, je sais un refuge digne de notre misère ; c'est une habitation faite pour de pauvres sauvages comme nous. J'ai vu, à l'endroit même où notre bateau est à sec, une grotte assez profonde. Elle m'a déjà protégé contre une averse ; avec quelques précautions, elle peut nous préserver du froid. Venez, on nous y souffrira peut-être! — Nous irons! » répondirent soudain d'une voix unanime la mère et les enfants. Le fermier essaya vainement de les retenir. Déjà ils vidaient la cahutte ; ils déposaient leurs provisions et leurs effets sur la grève ; ils portaient dans le bateau tout ce qu'ils avaient de plus précieux, et le couvraient de la voile comme d'une tente. C'était un spectacle douloureux et admirable tout à la fois de voir ces pauvres gens lutter contre la mauvaise fortune. Les jeunes filles ne montraient pas moins de courage que leurs frères ; la mère présidait sans trouble à ce nouveau départ. Pendant que Rodolphe les aidait en soupirant, Julien accourut : « Mon père, il se passe du nouveau chez nous. — Quoi donc? — Des gendarmes arrivent. — Que veulent-ils? — Je ne sais. Venez à notre secours. — Je vous reverrai bientôt, » dit Rodolphe aux Baudry, en se disposant à suivre son fils.
45. — Qui était l'hôte du Rivage.
Rodolphe ne fut pas libre de revenir aussitôt qu'il l'aurait bien voulu. Pour comprendre ce qui se passait chez lui, il est nécessaire de savoir qui était l'hôte du Rivage, et ce qu'il était devenu depuis qu'il avait quitté les Baudry en homme qui redoute les poursuites de la justice.
Pierre Lastec était entré de bonne heure dans le courant révolutionnaire. Il avait embrassé par orgueil et par ressentiment une cause que de tout autres motifs rendaient chère aux nobles cœurs. En se proclamant défenseur de la liberté, il n'avait pensé qu'à lui-même. Les droits de l'homme c'était seulement les droits de Lastec. Roturier et pauvre, il avait souffert l'oppression : il voulait la faire souffrir à son tour. Étant devenu démocrate par égoïsme, il fut démocrate insatiable, comme la passion qui l'animait. Jamais la victoire de son parti n'était assez complète ; jamais les riches et les nobles n'étaient assez humiliés, écrasés, anéantis. Il marchait donc toujours à la tête des plus pressés ; enfin il se trouva impliqué dans la conspiration de Babeuf, qui voulait, comme on sait, abolir la propriété et la famille, pour mettre ses horribles folies à la place de ces institutions divines.
Lastec, poursuivi avec ses complices, se cacha longtemps, puis il s'évada ; c'est alors qu'il parut chez les colons du Rivage. Ensuite il parvint à faire perdre sa trace ; il changea de nom. Sa conduite antérieure demeura inconnue ; il parut avoir oublié lui-même son passé. Il avait cherché vainement à s'élever en abaissant les autres ; lorsqu'il vit l'ordre social raffermi sous la main puissante du Premier Consul, il courut à la fortune par d'autres chemins. L'ennemi de la propriété devint fournisseur d'armée. Malgré la sévère vigilance du chef de l'État, on sait combien d'abus se glissèrent dans cette partie de l'administration, encore mal organisée ; combien de bénéfices illégitimes se firent aux dépens du trésor et des soldats. Lastec, audacieux et fripon, acquit promptement, dans ce nouvel emploi, une fortune considérable.
Il était vieux, il voulut se hâter de jouir, c'est-à-dire d'étaler impudemment une fortune acquise frauduleusement. « A mon tour! » disait-il, comme autrefois sous le toit de Susanne. Le château de V… lui parut une demeure digne de lui ; il en devint acquéreur, comme on l'a dit plus haut. Cependant ses richesses mal acquises avaient fixé l'attention d'administrateurs justes et sévères. Un rapport fut adressé au chef de l'État, qui ordonna d'abord de plus amples recherches, puis l'arrestation, dès qu'on eut des preuves suffisantes. Le coupable eut-il vent de ce qui le menaçait, ou vit-il de loin approcher les gendarmes? On ne le sait pas ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au moment où ils cernèrent la maison, Lastec n'y était plus. On craignit que le fermier et ses fils ne voulussent favoriser sa fuite, et l'on s'assura de leurs personnes, pendant les premières perquisitions.
Les pauvres Baudry, ignorant ce qui se passait, continuaient leur déménagement. Le soir, à la nuit close, ils furent installés dans la grotte. Les enfants se désolaient de voir leur mère si mal abritée. « Nous menons une vie de Bédouins, disait André. — Je commence à m'y faire, » répondait Susanne en souriant. L'expérience rendait les deux frères ingénieux à trouver de nouvelles ressources ; ils savaient tirer parti de tout. Voyant donc la grotte assez spacieuse, ils entassèrent à l'entrée des bottes de foin, comme une muraille, en ne laissant qu'un étroit passage, qu'ils se proposaient de fermer plus tard. Ils étendirent de la paille sur le sol. La grotte ne présentait d'ailleurs aucune humidité, si bien que Susanne en vint à faire l'éloge du nouveau gîte, où l'on veilla quelque temps à la clarté de la lampe. « Ce logement vaut bien celui que nous quittons, disait en souriant la bonne mère, et, cette fois, c'est André qui nous héberge. Nous avons lu des histoires de pieux solitaires, qui ont passé leur vie dans des retraites non moins sauvages que celle où nous passerons tout au plus quelques nuits. Ne me laissez donc pas voir tant de tristesses, mes bien-aimés! Plus le Seigneur nous éprouve, plus je crois qu'il nous chérit, et je me trompe fort, ou ce redoublement de peines nous promet, si nous le supportons sans murmurer, un prompt changement de fortune. Car on a beau dire, c'est presque toujours dès ce monde que la vertu est récompensée et que le vice est puni. »