La mère faisait ces réflexions pendant le repas du soir, qui fut, on l'imagine, simple et frugal ; telle auberge, tel souper. Juliette disait : « Cela ne va pas trop mal, pourvu qu'on nous laisse enfin tranquilles. Je ne serai pas fâchée de pouvoir dire que j'ai passé une nuit comme les ermites. » Charles et André s'entendirent pour veiller tour à tour auprès du bateau, où se trouvait la meilleure partie de leurs effets. Quand la nuit fut venue, Charles se mit le premier en faction, il se promenait de çà de là sur le bord, enveloppé d'un manteau grossier ; soudain il aperçut, derrière une haie, un homme qui se glissait furtivement vers le rivage. Ce personnage, s'étant approché du bateau, le considéra un moment, et chercha des yeux les bateliers. Charles s'avança, et la clarté de la lune lui permit de reconnaître, à sa grande surprise, le nouveau propriétaire, qui l'avait expulsé si durement. La surprise de Lastec ne fut pas moins grande, et ne fut nullement agréable.
« Ce bateau est à vous? dit-il vivement. — Oui. — Eh bien déchargez tout cela, je vous prie ; passez-moi vite de l'autre côté, et vous aurez une belle récompense. — Encore vous, mon hôte? Ainsi nous sommes destinés à nous rencontrer partout, et vous me demandez toujours le passage? C'est impossible à présent ; non que j'y mette de la rancune, mais je ne peux quitter ma famille, que vous avez délogée. — J'en suis au désespoir, mon ami, d'autant plus que je ne peux réparer mes torts. — Monsieur, ils sont graves, soit dit franchement ; on est doublement coupable d'offenser l'humanité, quand on la prêche si bien. — De grâce épargnez-moi ; je suis dans la plus fâcheuse position. Voici une bourse pleine d'or ; passez-moi de l'autre côté ; elle est à vous. — Vous m'étonnez, monsieur, et je craindrais de mal servir le pays, si je vous aidais à fuir. — Point du tout, mon jeune ami : il s'agit de ce qu'on appelle un délit politique, c'est-à-dire que je ne suis pas le plus fort. Sauvez une victime de la tyrannie… — Consultons ma mère. — C'est du temps perdu, et je n'ai qu'un moment peut-être pour échapper à mes persécuteurs! — Permettez, monsieur, je ne suis pas libre de vous obéir. »
Lastec suivit Charles jusqu'à la grotte, avec la plus grande répugnance. A peine étaient-ils arrivés, que le vigneron, accourant d'un autre côté, s'écria de loin : « Venez, mes amis, venez chez moi. Plus de risques maintenant. Vous serez mieux, et ces messieurs le permettent. » Ces messieurs étaient deux gendarmes, à qui le bon Rodolphe avait conté, avec indignation, ce qui s'était passé dans la cahutte. Touchés de pitié (car ces gens-là sont aussi bons que braves), ils s'étaient empressés de l'accompagner jusqu'à la grotte, afin d'inviter les Baudry à passer la nuit dans la ferme. Aussitôt que Lastec les aperçut, il essaya de fuir ; mais ils l'eurent bientôt pris, et, lorsque le signalement leur eut fait connaître l'identité : « Vous êtes libres, messieurs, » dirent-ils à la petite troupe, en s'éloignant avec leur prisonnier. « Nous tenons l'homme, et nous partons à l'instant. » Resté seul avec les Baudry, Rodolphe leur dit : « Je vais retourner, selon toutes les apparences, à mon premier maître : revenez aussi à votre premier logement. » Ensuite il leur conta en peu de mots ce que les gendarmes lui avaient appris sur ce M. Lastec. « Je me rappelle encore, dit la veuve, les discours que cet homme tenait sur l'autre bord, et je ne suis pas surprise de ce qui lui arrive sur celui-ci. — Ma mère, dit Juliette avec effroi, allons-nous encore déménager ce soir? — Non pas, dit Rodolphe, vous passerez la nuit chez moi : Julien gardera vos effets. » Sur quoi, Charles dit à son tour : « J'accepte votre hospitalité pour ma mère, mes sœurs et mon frère, mais je ferai la garde moi-même. — Jusqu'à minuit, je le veux bien, lui répondit Rodolphe, mais Julien viendra vous relever. » Des choses ainsi réglées, le vigneron s'éloigna avec le reste de la famille, et Charles demeura seul au bord du lac.
47. — La veille de Charles.
Heureux de savoir que sa mère et ses sœurs passeraient une bonne nuit, Charles n'était pas fâché de rester seul quelque temps, pour se livrer enfin en toute liberté à ses regrets. La situation où il se trouvait en ce moment lui rappela le jour où, s'étant assis sur la grève de l'autre bord, il avait fait ses premiers projets de fortune. Couché à l'entrée de la grotte sur quelques bottes de foin, de sa dernière récolte, il regardait le lac, les montagnes et le rivage, que la lune éclairait de sa douce et triste lumière.
« J'ai perdu cinq années de ma vie, disait-il avec amertume. Que je suis éloigné du moment où je faisais la moisson des roseaux! Combien de travaux ont rempli l'intervalle! Et me voilà, comme autrefois, couché sur le sable! Moi!… qu'importe? je ne songe pas à moi. C'est vous, bonne mère, c'est vous, pauvres sœurs, qui me coûtez ces larmes! Je me hâte de les répandre à l'écart ; mais vous n'en verrez pas trace demain sur mes joues. Je saurai vous sourire gaîment ; je ne vous parlerai que d'espérances.
« Elles ne verront donc plus ce Rivage, qu'elles aimaient tant, parce qu'il était l'ouvrage de Charles! Elle n'est donc plus cette chère cabane, où nous supportâmes si doucement la pauvreté! Les secrets innocents de notre vie patriarcale s'en sont allés en fumée avec les joncs et les roseaux! Où retrouverai-je ce que j'ai éprouvé devant ce foyer, grossière ébauche de mes mains ; au milieu de ces cultures, ma lente et paisible conquête ; au bord de cette fontaine, que j'ai tirée pour d'autres du sein de la terre? D'autres lieux me donneront, je l'espère, du pain pour la famille ; mais le bonheur, je ne dois pas le retrouver : il ne sait pas renaître ; il ne se transplante pas avec nous ; il s'attache aux lieux où nous l'avons rencontré pour la première fois, et, si nous les quittons, il nous quitte.
« Je n'aimerai jamais rien autant que le Rivage. Pauvre petit domaine, je m'étais donné à toi pour toute la vie! J'avais espéré de vieillir et de mourir chez toi. C'est là, me disais-je, qu'après de longs travaux, j'assurerai enfin à ma mère et à mes sœurs une véritable aisance. Tant qu'elles auront besoin de moi, je serai tout à elles ; personne ne partagera mon affection avec celles à qui j'ai tenu lieu de tout. Ces projets étaient bons, ma conscience les approuvait ; Dieu les renverse : j'adore ses incompréhensibles desseins!
« Je lui rends grâce encore de ce que j'ai conservé dans la misère l'honneur et la liberté! Avec son secours, j'en saurai faire un bon usage. Mon infortune est le bonheur même, quand je la compare à l'état horrible de cet homme que l'on vient d'arrêter sous mes yeux. Il voulait être riche à tout prix, je ne souhaitais que de vivre honnêtement et de faire vivre ma famille ; nous sommes ruinés tous les deux : mais quelle différence dans notre sort! La honte le courbe vers la terre, où il voudrait se cacher et disparaître : le sentiment de l'innocence me relève, me raffermit, me rappelle, au milieu des hommes, à de nouvelles entreprises, qu'ils suivront de leurs vœux et qu'ils aideront de leur appui, car la malice est rare et la bienveillance commune, mille bonnes âmes nous feront oublier les injures d'un méchant. »
C'est ainsi que l'honnête Charles s'affligeait et puis se consolait à l'entrée de la grotte ; enfin, sentant que l'heure tardive amenait le sommeil, il y cédait sans trop de résistance, parce qu'il voyait la plage déserte, et qu'il s'était accoutumé depuis longtemps à laisser beaucoup de choses à la garde de Dieu. Dans ce vague intervalle qui sépare la veille du sommeil, il faisait encore de beaux projets d'établissement dans les friches du voisinage ; il réformait ses premiers desseins ; il donnerait moins à la fantaisie et davantage au produit solide ; il bâtirait lui-même une cabane de pisé ; il s'attacherait à la culture des céréales et des prairies artificielles ; il aurait bientôt du bétail en abondance ; il voyait alterner dans ses champs le trèfle sanguin, le colza jaune, l'esparcette rose ; enfin, comme la Perrette de La Fontaine, il rêvait veau, vache, cochon, couvée : pauvre Charles, seras-tu réveillé aussi tristement que la naïve laitière?