Au milieu de cette insomnie délirante, il revenait par moments à ses premières affections ; il voyait sur l'autre rive du lac les maisons, les arbres, et ses voisins à travers les branchages ; quelques bateaux passaient, chargés de joyeux promeneurs, qu'il entendait répéter ensemble sa chanson favorite :

Rien n'est si beau que cette plage ;

Le vrai bonheur est ici mon partage :

Séjour de l'éternelle paix,

Objet sacré de nos souhaits,

Soyez pareil à mon rivage.

48. — Est-ce un rêve?

Ces paroles semblaient venir jusqu'à lui, toujours plus fortes et mieux accentuées ; il prêtait l'oreille en se disant : « Je rêve, » et il écoutait toujours ; puis les voix faisaient silence et des rires joyeux y succédaient. Ces rires provocateurs l'excitaient lui-même ; il se mêlait à cette gaîté folâtre, et, le sourire sur les lèvres, il prononçait quelques paroles confuses. Cependant les rires cessent à leur tour ; des conversations bruyantes s'établissent ; la surface de l'eau apporte jusqu'à ses oreilles des paroles distinctes ; enfin il entend son nom : « Charles! Charles! » disaient les vagues murmurantes. A demi-réveillé, il lève la tête : « Charles! Charles! » répétaient les échos du rivage.

Il se lève en sursaut : « On m'appelle sans doute! » se dit-il ; et lorsque, s'étant délivré des obstacles qui l'entourent, il a pu jeter les yeux sur le lac, il voit distinctement deux, trois bateaux pavoisés, qui cinglent droit à lui. « Charles? bonnes nouvelles, bonnes nouvelles du Rivage! » Il voyait les bateaux près du bord ; il entendait les cris de joie ; il reconnaissait même la voix de ses voisins : cependant il ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles. « Ma tête s'égare, disait-il tristement. C'est un rêve, étrange comme ma position. Ah! qu'il faut souffrir pendant le jour, pour avoir la nuit de si folles idées! »

Il ne laissait pas, en faisant ces réflexions pénibles, de courir vers l'image qui l'attirait. Alors tout ses doutes cessèrent ; la lumière se fit chez lui tout à coup, et la réalité fut plus belle que le songe. On débarque ; Charles est reconnu. C'est à qui l'embrassera le premier. « Votre protecteur n'est pas mort, il est revenu ; le Rivage vous est rendu. » On voulait lui donner tous les détails : « Assez, mes amis! Je ne veux pas en savoir davantage avant ma mère. Courons auprès d'elle ; ne lui dérobons pas un instant de bonheur. »