— C'est cela même, monsieur Germain. Comment se fait-il que vous deviniez si juste?

— J'ai su par hasard à la ville que le collège a fermé ses portes aujourd'hui ; votre âge, ces livres, que j'aperçois dans votre sac, enfin votre air joyeux… Voilà tout le mystère. Heureux ceux qui sont attendus! Heureux ceux qui attendent! Pour moi, je ne suis plus attendu qu'au ciel. Vous voyez là tout ce qui me reste de ma famille!

— Vous me faites compassion, M. Germain, et, si j'osais vous demander en détail l'histoire de votre vie, je suis sûr que j'y trouverais de précieux enseignements.

— C'est possible, monsieur, car l'expérience d'autrui profite presque toujours aux cœurs bien disposés.

— Malheureusement vous allez remonter dans votre voiture et…

— Et qui vous empêche d'y monter avec moi? Venez vous asseoir à mon côté : vous prendrez la place de mon Philippe ; il ne paraît pas disposé à vous la disputer de sitôt. En allant de ce pas nous ne fatiguerons point mon cheval, et vous arriverez plus dispos chez vos parents.

L'offre était séduisante ; Germain la faisait d'ailleurs de si bonne grâce! J'en profitai. Quand nous fûmes assis sur le petit banc à dossier, nous gardâmes quelques instants le silence ; enfin, mes regards ayant exprimé l'impatience que j'avais d'entendre l'histoire du vieux Germain, il commença en ces termes :

2. — Germain commence le récit de sa vie.

« Je suis un enfant de ces montagnes. Mon village, déjà fort élevé au-dessus de la plaine, doit cependant à une exposition favorable une température encore assez douce. Nous avons des cerisiers, des pruniers, et même quelques pommiers à l'abri des murailles. La vigne et les noyers ne viennent pas jusque chez nous. Nous moissonnons de l'orge et du seigle ; nous cultivons des pommes de terre et des choux excellents.

Mais la population est trop nombreuse dans nos montagnes pour que le sol suffise à la nourrir. Or, vous savez que le montagnard est fort attaché au lieu de sa naissance ; il aime mieux la pauvreté chez lui que la richesse à l'étranger : pour ne pas quitter son clocher, ou du moins pour revenir à son ombre le plus tôt possible, chacun s'ingénie de son mieux, et l'industrie vient au secours de l'agriculture.