3. — Comme quoi Germain se fait vannier.

On sortait de l'hiver : je me procurai force boutures d'osier et je les plantai dans mon petit pré. Il en fut complètement garni. Le terrain y convenait à merveille ; il était gras et humide, étant arrosé toute l'année par une source abondante.

Quand on me vit planter mes osiers, on me demanda ce que je comptais faire.

— Ma fortune, répondis-je, et cette réplique fit beaucoup rire les voisins.

— Je dis ma fortune, repris-je aussitôt, parce que je me trouverai assez riche, si je peux gagner mon pain et celui de ma famille, quand j'en aurai une.

En attendent que l'oseraie fût en rapport, j'allai, aussi souvent que possible, dans un village voisin, où demeurait le seul vannier qui fût aux environs. C'était un vieillard tel que me voilà maintenant ; mais il avait une mauvaise vue, et l'on ne s'en apercevait que trop à son travail.

Heureusement pour moi il avait conservé quelques ouvrages de son bon temps ; ils me servirent de modèles, et, grâce aux explications de mon maître, je sus bientôt tout ce qu'il pouvait m'apprendre.

Cependant je ne cessais pas de m'exercer chez moi, et, comme j'avais la main naturellement adroite, et surtout une grande envie de me perfectionner, je fis encore des progrès par mes propres efforts. Chaque fois que je pouvais me procurer un modèle remarquable par l'élégance de la forme ou la beauté du tissu, je l'étudiais à fond, et il était rare que je ne parvinsse pas à l'imiter assez exactement.

Je trouvais même dans les objets naturels des idées et d'heureuses directions ; j'observais les formes des feuilles et des fleurs chez certaines plantes ; celles même de quelques animaux, et jusqu'aux œufs et aux nids d'oiseaux. Je donnais ainsi à mes produits une certaine grâce naturelle. Je me procurai de plus quelques dessins de vases et d'ornements, et j'en tirai bon parti. On s'étonnait, disait-on, de voir sortir des mains d'un paysan de si jolies choses!

Pour moi, je n'étais pas encore satisfait de mon travail. Il y a dans les plus modestes métiers un point de perfection qu'il faut savoir atteindre, si l'on veut bien réussir et mériter le nom de maître. Je prolongeai donc mon apprentissage pendant trois ans, et ne voulus commencer à vendre mes produits qu'au moment où je crus pouvoir les présenter au public avec un succès certain. Un fâcheux début cause le plus souvent un tort irréparable.