Je ne cachai pas à mes voisins l'heureux état de mes affaires ; plusieurs m'en félicitèrent de bon cœur ; d'autres furent jaloux. Quelques-uns se disposèrent à me faire concurrence. Je leur dis avec franchise :

— Vous êtes libres ; mais veuillez réfléchir que j'ai déjà cinq ans d'expérience ; j'ai l'avance sur vous. Eh! pourquoi nous jeter tous dans le même chemin? Nous nous gênerons les uns les autres. Si j'étais à votre place, j'aimerais mieux m'ouvrir un sentier nouveau. Les gens de la plaine ont mille besoins différents : tâchons de les contenter. Vous, François, par exemple, pourquoi n'apprendriez-vous pas à fabriquer les cuves, les tonneaux, les baquets de toute sorte? Vous, Pierre, pourquoi ne feriez-vous pas des échalas? Vous, Sylvestre, des tuyaux de fontaine? Charles, vous avez deux jeunes fils, qui montrent déjà beaucoup d'adresse et d'application : faites-en des horlogers. Ils travailleront à vos côtés, et leur métier vaudra mieux que le mien. Voilà ce que je crois le plus sage ; après cela si vous préférez la vannerie, je souhaite que Dieu bénisse votre œuvre, comme je le prie de m'aider moi-même. Je ne serai pas jaloux de vos succès : soyons rivaux, mais soyons amis ; il y aura peut-être du pain pour tout le monde.

Mes avis furent très-bien reçus ; chacun se choisit une occupation qui lui offrît de bonnes chances, et j'eus le plaisir de voir le village devenir industrieux à mon exemple.

7. — Germain répare sa maison. — Bons conseils aux voisins.

Avec le secours de Sophie, je parvins à faire quelques épargnes. Aussitôt les gens me conseillèrent d'acheter du terrain. Quand même je ne payerais pas tout comptant, je pourrais achever de m'acquitter plus tard.

— Non, leur dis-je, les hypothèques me font peur. On est sûr d'avoir à payer la rente, on ne l'est pas de tirer le produit. D'ailleurs, il faut toujours aller au plus pressé ; notre maison a besoin de réparations urgentes ; je veux aussi la couvrir de tuiles. Il ne faudrait qu'un malheur dans le village, et nos maisons, couvertes de bardeaux, flamberaient comme des allumettes.

Je mis aussitôt la main à l'œuvre. J'eus lieu de m'en féliciter : dès l'année suivante, la maison d'un voisin prit feu pendant la nuit ; elle fut consumée tout entière, et les étincelles communiquèrent l'incendie aux trois maisons voisines. La mienne fut seule préservée.

Ce malheur réduisit plusieurs familles à l'indigence : il fallut venir à leur secours. Je pris chez moi un jeune garçon en apprentissage ; d'autres firent ce qu'ils purent, chacun selon sa position.

— Voilà qui est bien, dis-je à mes voisins ; nous réparons de notre mieux les maux passés ; mais, cette fois, me croirez-vous et couvrirez-vous de tuiles ou d'ardoises vos maisons? Il y a d'autres pierres, dans nos montagnes, qui se détachent par feuilles : vous pouvez vous en servir, si vous trouvez l'ardoise trop chère.

J'eus la satisfaction de voir mes conseils écoutés ; mais j'obtins un autre succès, qui me fit encore un grand plaisir. Je décidai la commune à se pourvoir d'une pompe à incendie. Ce fut une grosse dépense ; aussi, quand nous eûmes acheté cet instrument de salut, je veillai à ce qu'on le maintînt toujours en bon état et prêt à servir. Nous avions près de nous l'exemple d'un village où l'on possédait deux pompes à incendie, qui, à quatre reprises différentes, s'étaient trouvées sans usage, parce qu'on les avait négligées. Une fois que la dépense est faite, n'est-ce pas une folie de la rendre inutile par défaut de soins?