Charles, en faisant cette réponse, avait regardé le vieillard d'un air doux, et sa figure naïve laissait voir assez clairement ce qu'il désirait. — Jeune homme, dit l'inconnu, vous avez bien parlé. Serait-ce pour vous-même que vous regrettez ces terres perdues? — C'est pour ma mère, qui est veuve, et pour ses enfants. — Et vous voudriez? — Les établir ici, monsieur, avec votre permission. — Et la maison? — Je bâtirais une cabane : voilà des roseaux. — Faites! s'écria le voisin, à qui cette idée sourit par sa nouveauté. Mon ami, je vous autorise à fonder ici votre colonie. Je ne souffrirai pas qu'on vous en dispute la jouissance. Respectez ce qui est planté et semé ; vous voyez que ce bosquet en forme la limite : je mets le reste à votre disposition.
A ces mots, le vieillard disparut derrière les arbres, sans laisser à Charles le temps de le remercier. L'inconnu disait à haute voix en se retirant : « Les pauvres gens! une grève, une maison de roseaux! »
4. — Conseil de famille.
Aussitôt Charles courut chez sa mère, et lui conta ce qui lui était arrivé ; que la place de valet de chambre était déjà prise, mais qu'il n'y pensait plus, ayant trouvé, disait-il, des moyens d'existence pour la famille, un logement gratuit, un terrain au soleil, un rivage! Après le premier instant d'émotion, il s'expliqua mieux, et, si ce projet le séduisait, on peut juger combien il dut sourire au petit frère et aux petites sœurs. Tous sautaient de joie. Un pareil établissement fut, une fois au moins, le rêve de toute jeune tête. Isabelle, Juliette, André, jasaient à l'envi : « Je ferai ceci, je planterai cela. » Leur imagination prenait l'essor, et créait, du premier coup, un monde de merveilles. C'était un flux de paroles, un bruit, un tourbillon, au milieu desquels il n'y avait pas moyen de s'entendre.
« Tu vois, mon Charles, dit la veuve en souriant, l'émotion que tu as excitée dans ce petit monde : c'est que ton dessein est fait pour leur âge ; il n'est pas sérieux ; tu n'as pas prévu toutes les difficultés. — C'est possible, ma mère, mais ne me découragez pas, je vous en prie. Ces enfants se font une idée chimérique de mon entreprise ; veuillez, vous, ne pas en désespérer. Laissez-moi d'abord bâtir la cabane ; vous verrez ensuite s'il vous convient de l'habiter avec moi. Quand nous aurons un abri, j'entrevois bien des ressources, qui nous permettront de rendre peu à peu notre condition meilleure. — Va, mon enfant, je ferai tout ce que tu voudras, et tu ne m'auras pas donné vainement l'exemple de la confiance en Dieu. Si j'ai dû peut-être hésiter un moment, en pensant aux fatigues que tu te prépares, tout cède au désir de vivre avec toi. J'ai pleuré ce matin après ton départ ; je me voyais déjà séparée de mon fils. C'est pour exaucer mes prières que Dieu t'inspire l'idée d'une entreprise qui nous rapproche. Elle réussira peut-être d'autant mieux que la protection divine nous y sera plus nécessaire. »
5. — La cabane.
Pressé de se mettre à l'ouvrage, Charles ne perdit pas un moment. Il rassembla et mit sur une petite voiture à bras tous les outils et les matériaux dont il put disposer. Il voulait commencer son travail le lendemain au point du jour. Il y avait près d'une lieue de leur domicile à l'endroit où il devait s'établir. Il ne voulut prendre avec lui que son frère, et prévint sa mère qu'il ne reviendrait pas le soir, afin d'éviter de perdre en courses inutiles un temps précieux. André, tout fier d'être associé aux premiers travaux, fut prêt de grand matin, et se plaça derrière la voiture afin de pousser de son mieux. Charles prit en main le timon, en s'aidant d'une corde, qu'il se passa en écharpe autour des épaules. Ils partirent avant le lever du soleil.
Le premier soin du nouveau colon fut de recueillir le plus de roseaux qu'il pourrait. Heureusement personne ne l'avait devancé, et ne vint lui discuter cette précieuse récolte. Il ne l'aurait pas faite sans de grandes difficultés, s'il n'avait pas eu le bonheur de découvrir sous les saules une vieille petite barque, qu'on avait abandonnée dans ce lieu solitaire, comme étant hors d'usage. Charles la répara de son mieux, y planta quelques clous, et la remit à flot. Il n'aurait pu, sans doute, se risquer loin du bord sur une si mauvaise carcasse, mais elle pouvait lui suffire pour l'objet qu'il se proposait. Les roseaux sont chose légère, et ceux-ci étaient près de la rive. Charles se fit un aviron d'une branche de saule, et, muni d'une faucille, il se mit à l'ouvrage avec ardeur.
Malgré son désir de s'embarquer aussi, André dut rester au bord ; il aurait embarrassé et chargé le bateau inutilement. Il eut assez à faire, dès qu'il fallut transporter les roseaux jusqu'à la place que Charles avait choisie pour y construire la cabane.
A la nuit close, la récolte était loin de sa fin. Le jeune moissonneur, obligé de s'interrompre, éleva un abri provisoire, une sorte de tente, avec des roseaux et quelques perches, et les deux frères passèrent la nuit là-dessous, après avoir joyeusement soupé d'un morceau de pain bis. Le lendemain, ils recommencèrent leur travail au point du jour. Lorsqu'ils eurent enfin rassemblé tous les matériaux, Charles les mit en œuvre et commença sérieusement un travail fort semblable à ceux qu'il avait faits plus d'une fois en se jouant, pendant son enfance.