Il jugea prudent de réduire sa frêle construction à des proportions très-modestes, ne songeant qu'aux besoins les plus pressants, et persuadé qu'une fois établi avec les siens, il lui serait plus facile d'agrandir sa maison. Six mètres sur cinq lui parurent des dimensions suffisantes. Il avait apporté des lattes et des perches : ce furent les chevrons et les poutres du bâtiment. Après avoir planté en terre, aussi solidement qu'il put les premières colonnes, il y fixa des traverses, et, quand le châssis lui parut offrir un degré suffisant de solidité, il le couvrit d'une couche assez épaisse de roseaux, sur lesquels il appliquait extérieurement de longues baguettes liées de place en place aux premières.

Son frère allait de côté et d'autre à la recherche des osiers sauvages, des joncs, des clématites de haies, objets sans maître, parce qu'ils étaient sans valeur, et qui furent néanmoins très-utiles au jeune ouvrier, pour unir entre elles les diverses parties de son frêle édifice.

Il envoyait aussi quelquefois André chez leur mère, pour donner des nouvelles de leur travail. L'enfant rapportait quelques provisions, et ne manquait pas de s'extasier chaque fois à son retour, en voyant l'ouvrage avancer rapidement. En dix jours, Charles eut achevé la partie de la cabane qui, dans sa pensée, n'en devait former plus tard que la paroi intérieure. Il avait encore à faire un travail considérable, savoir, le revêtement extérieur, qu'il voulait élever à trente centimètres de la première cloison, afin de remplir tout l'intervalle avec de la mousse et des herbes sèches. Cependant le désir de recevoir chez lui le plus tôt possible sa mère et ses sœurs, joint à la crainte d'abandonner sans gardien cette construction fragile, le détermina à mander, sans autre délai, sa famille par le petit messager, en le chargeant d'expliquer de son mieux l'état des choses et les raisons qui rendaient désirable un prompt déménagement.

6. — Premier établissement.

Susanne n'avait pas besoin qu'on la pressât beaucoup ; d'ailleurs le terme de son bail était arrivé : il fallait vider la maison. Elle prit donc ses effets les plus nécessaires ; elle mit dans un panier ses petites provisions et se rendit au Rivage. C'était le nom, déjà choisi, de la petite colonie. Isabelle et Juliette, transportées de plaisir, gambadaient devant leur mère. Lorsque la pauvre femme vit de loin l'œuvre de son fils, elle eut le cœur serré tout à la fois de compassion et de tendresse. Charles, qui vint au-devant d'elle, disait en riant, pour déguiser sa confusion : « Voici notre château ; il est encore un peu à claire-voie. Heureusement les nuits ne sont plus aussi fraîches ; prenez patience, ma mère, vous serez bientôt mieux logée. »

Le déménagement ne fut pas long ; quatre voyages de la petite voiture y suffirent. Si étroite que fût la modeste case, on y logea facilement toute la fortune de la famille. Le soir, pendant le premier souper qu'on y fit, Isabelle, au comble de la joie, s'écria : « Nous voici comme Robinson dans son île déserte. — Non pas, dit André, Robinson était seul : nous sommes bien plus heureux que lui. — Et puis, dit Juliette, nous ne sommes pas dans une île déserte, mais dans notre pays, au bord de notre lac! — Où nulle chose ne nous appartient, dit tristement la mère, pas même le sable sur lequel on nous a permis d'élever cette cabane. Cependant il faudra songer à vivre. Moi, mes enfants, j'ai toujours mon rouet ; il ne tournera pas moins bien sous les roseaux que sous la tuile, et, s'il plaît à Dieu, l'ouvrage ne manquera pas ; Isabelle, qui se fait grande, s'occupera du ménage, et nous tâcherons d'utiliser la bonne volonté d'André et de Juliette. Charles est notre bras droit ; c'est chez lui que nous sommes : c'est principalement sur lui que je compte pour l'entretien de la colonie. »

Alors Charles exposa ses projets et son plan de conduite. Pendant qu'il construisait la cabane, sa jeune tête avait travaillé ; il voyait devant lui une longue suite d'entreprises, dont l'idée le réjouissait par avance. Ce récit les fera connaître chacune en son temps. On verra comment, secondé par une mère sage et patiente, par un frère et deux sœurs dociles, il réussit à fonder un établissement, qui aurait comblé les désirs de la veuve et de ses enfants, si la possession n'en avait pas été absolument précaire. Susanne disait quelquefois en soupirant : « Nous ne sommes pas comme Robinson dans son île, mais comme les passereaux sous le toit de l'homme ; si l'homme ne veut plus de nous, il peut nous faire déloger quand cela lui plaira. »

7. — Projets de conquêtes.

Charles avait mille choses à faire ; il s'appliqua d'abord à reconnaître quelles étaient les plus pressantes, afin de s'y attacher avec persévérance. S'il eut d'heureux succès dans la suite de ses travaux, ce fut entre autres, parce qu'il prit l'habitude de faire toute chose en son temps, sans la quitter pour une autre, qui l'attirait davantage, mais qui pouvait se différer avec moins d'inconvénients.

Son projet étant d'agrandir, autant que possible, son territoire, en reprenant au lac et à la rivière ce qu'ils avaient emporté, il se hâta de planter, avec l'autorisation du maître, et avant que la saison fût plus avancée, des boutures de saules, prises sur les arbres du Rivage. Cette plantation, favorisée par l'humidité du sol, ne tarda pas à prospérer. Trois rangées de saules marquèrent la limite à laquelle Charles voulait réduire les eaux dans la suite, en essayant de leur dire : « Vous n'irez pas plus loin. » Pour le moment elles ne semblaient point disposées à l'obéissance, et elles baignaient impunément la plupart des boutures.