— Oui, nos chèvres, et ce que je vous dis là n'est pas une découverte que j'ai faite moi-même : d'autres s'en sont avisés avant moi. Nos voisins, les habitants des Épinailles, ont reconnu que le libre parcours des chèvres dans les communaux plantés en bois finirait par détruire leurs forêts, et ils ont défendu qu'on les y menât paître à l'avenir.
Pour nous, notre cas est encore plus grave ; notre forêt communale a été rasée ; et maintenant nous envoyons paître nos chèvres parmi les jeunes pousses. Comment voulez-vous que le bois se rétablisse jamais?
C'est un bien petit avantage que d'envoyer une chèvre courir sur la montagne : elle n'engraisse pas nos terres, et la quantité de son lait n'est pas égale à ce qu'elle donnerait, bien nourrie à l'étable.
Mais quelle perte pour chacune de nos familles! Pensez à vous ; pensez surtout à nos enfants. Figurez-vous ce que sera la forêt dans trente ans, si, au lieu de laisser dévorer chaque année les jeunes pousses par la dent de nos chèvres, nous donnons quelques soins à cette propriété, si riche et si belle du temps de nos pères!
Une forêt qui grandit et prospère chaque année est un capital qui s'accroît pour le propriétaire, sans autre mérite que la patience ; c'est du bien qui vient en dormant. »
Ce discours du pauvre Germain fit beaucoup réfléchir ; on en causa longtemps et diversement dans le village. Il se forma deux partis : il y avait les amis et les ennemis des chèvres. Les femmes se prononcèrent surtout avec beaucoup de vivacité en faveur de celles qu'elles appelaient les nourrices de leurs familles.
Bien des gens me regardaient de travers ; plusieurs voisines faisaient entendre à ma bonne Sophie des paroles très-dures. Malgré tout cela l'opinion se formait, et, dans la municipalité, on pensait généralement qu'il fallait interdire aux chèvres le parcours du terrain qu'on voulait reboiser.
Les défenseurs des chèvres ayant appris qu'à un certain jour on prendrait à ce sujet une résolution définitive, ils se préparèrent à s'y opposer. Le jour venu, il y eut du trouble et de l'agitation dans le village : les femmes s'attroupèrent et vinrent entourer la maison commune. Tout à coup l'une d'elles s'écria :
— Ce n'est pas de là que le mal est venu. C'est ce méchant Germain qui en est le premier auteur : courons chez lui. Mort à Germain!
Sophie, qui était près de la maison, accourut tout effrayée, et me dit ce qui se passait.