— Entre, et fermons la porte, lui dis-je froidement : le domicile est inviolable.

Bientôt nous entendîmes de nouvelles menaces autour de la maison : ma femme s'évanouit. Nous avions alors une petite fille, qui s'appelait Marie, et que Dieu nous a retirée depuis. Je la pris dans mes bras, j'ouvris la porte et me présentai à cette foule égarée, en lui criant d'une voix émue :

— Vous voulez donc, mes voisines, tuer le père de cette enfant? Alors venez la prendre dans mes bras, et, après ma mort, chargez-vous de la nourrir, car la mère ne survivra pas au père.

Ces simples paroles calmèrent sur-le-champ mes pauvres voisines. Je fis signe que je désirais parler.

— Je suis si peu l'ennemi de vos chèvres et des miennes, leur dis-je posément, que je vais vous proposer un moyen d'en nourrir deux pour une.

— Voici du nouveau, s'écria l'une des femmes.

— Oui, du nouveau, du simple et du praticable en même temps. Vous savez que la commune possède un grand pâturage au-dessous du chemin ; tout le monde s'accorde à dire que c'est d'excellent terrain, et qu'il ne rapporte pas la dixième partie de ce qu'il produirait s'il était mis en culture. Adressons une demande à la municipalité ; prions-la de diviser ce terrain entre les familles du village, et de nous en laisser l'usage pour un long terme, sinon indéfiniment. Chaque ménage récoltera sur sa portion assez de trèfle, de luzerne ou d'esparcette pour nourrir non pas deux fois, mais trois ou quatre fois autant de chèvres à l'étable, qu'il en fait paître maintenant dans les communaux. Voilà mon avis.

Les femmes ont l'imagination plus vive que les hommes ; quand une idée leur plaît, elle est promptement saisie. Je fus chargé le jour même de rédiger une pétition ; les femmes la firent signer à leurs maris. Ma seconde proposition fut accueillie favorablement, et permit d'adopter sans risque la première. La forêt fut respectée ; le pâturage fut divisé et mis en culture, et en peu d'années cela transforma le village ; il était pauvre et il devint riche ; il y avait des mendiants, on n'en vit plus ; la santé même y gagna, car les familles furent mieux et plus sainement nourries.

10. — Une bonne ménagère.

Mes affaires continuaient à prospérer, et je peux dire que c'était en grande partie par les soins et le travail de Sophie. Le mari a beau s'évertuer et gagner de l'argent : rien n'avance, si la femme n'épargne pas. Sophie était la femme forte dont parle l'Écriture. Sa lampe veillait plus tard que toutes les autres, et s'allumait chaque matin longtemps avant le jour. Je ne pouvais modérer cette ardeur vertueuse, et l'on citait Sophie comme le modèle des ménagères. Ses enfants étaient les plus propres et les mieux vêtus du village ; sa maison la mieux tenue ; sa vaisselle d'étain la plus brillante ; les alentours de notre habitation plaisaient par un air d'ordre et de propreté ; ce n'était pas chez nous qu'on aurait pu voir un fumier devant la porte. On avait reproché d'abord à ma femme de vouloir se singulariser, mais, quand les voisines virent le bon résultat de sa conduite, elles finirent par l'imiter.