Mais lui, avec l'ardeur de la jeunesse, il regardait au loin, et croyait voir le bonheur et la fortune au delà de nos montagnes.

— C'est pour vous, nous disait-il, que je souhaite la richesse.

— Nous ne la voulons pas, lui répondait sa mère, nous ne la voulons pas cette richesse, qui va nous coûter un de nos enfants.

— Je reviendrai, nous disait-il, et ce jour-là, vous bénirez le Seigneur.

Il partit enfin au terme fixé, et il n'est pas revenu. Chose déplorable! Nous avons su son arrivée à New-York, et dès lors il s'est perdu dans ce vaste monde américain! Nous n'avons eu de lui aucunes nouvelles. Assurément il est mort.

Je ne veux pas faire témérairement à mon pauvre Pierre de nouveaux reproches, ni lui imputer la mort de sa mère ; mais c'est une chose certaine que, depuis son départ, Sophie n'a pas compté un seul beau jour. Elle devint peu à peu languissante ; ni mes soins ni les caresses de Philippe ne purent lui rendre la joie et la santé.

Je crois que l'incertitude est plus funeste pour une mère que la plus affreuse vérité. Nous ne savions ce que Pierre était devenu ; nous fîmes toutes les démarches possibles pour avoir de ses nouvelles : ce fut sans aucun succès. La fièvre jaune avait régné avec une telle violence dans une ville où il a dû séjourner, qu'on avait enseveli les morts pêle-mêle sans enregistrer les décès. Je fus convaincu que Pierre avait succombé au fléau ; je le pleurai ; je portai le deuil ; mais sa mère espéra, ou du moins tâcha d'espérer toujours. Elle mourut elle-même deux ans après ce funeste départ.

13. — Un consolateur.

Il y a six ans que je suis seul au monde avec Philippe. J'ai concentré sur lui toutes mes affections ; j'aime en lui sa mère, sa sœur, et ce frère lui-même, que Dieu a châtié et que je pleure.

Oh! s'il revenait un jour! Mais c'est une chimère ; il faudrait le supposer trop coupable. J'aime presque mieux croire qu'il est auprès de sa mère et de sa sœur.