Pour moi, je conserve, grâce au ciel, une bonne santé malgré mon âge. Une secrète voix me dit que le Tout-Puissant me permettra de remplir ma tâche jusqu'au bout. Encore quelques années et je verrai ce petit dormeur établi, marié, peut-être père de famille! Alors je dirai : « Maintenant, Seigneur, vous laisserez mourir votre serviteur en paix ; » et j'attendrai avec une joie chrétienne le moment où ma poussière reposera auprès de celle de Sophie ; où mon âme, sauvée par la foi en Dieu, aura rejoint mes amis dans les cieux. »

Après un moment de silence et de recueillement, le bon Germain se retourna : les rayons de la lune tombaient en plein sur le visage de Philippe.

— Voyez, me dit-il, comme il dort paisiblement! Puisqu'il ne m'entend pas, je puis vous dire qu'il n'y a pas sur la terre un enfant plus aimable et plus vertueux. Non-seulement il m'aime tendrement, mais il sait me le dire ; il a des mots qui vont au cœur ; il a des caresses charmantes, une gaîté qui triomphe de toutes mes tristesses ; une sensibilité qui sait les partager et les adoucir. Il sait me parler de ce qui me touche et m'intéresse : c'est vous dire combien de fois Sophie, Pierre et Marie reviennent dans nos entretiens.

Mais je pense à son avenir ; je ne veux pas que Philippe ne vive qu'avec moi, qui peux lui manquer d'un jour à l'autre : je lui donne des amis de son âge ; je lui assure des protecteurs, qui ne l'abandonneront pas au besoin. Enfin je tâche de tout prévoir et de tout disposer pour le bien de cet enfant ; mais ma plus ferme espérance est en Celui qui me l'a donné. »

14. — Conclusion.

Quand Germain eut cessé de parler, je restai moi-même quelques moments dans le silence, après quoi je pris la parole pour le remercier.

— Assurément, lui dis-je, le récit que vous venez de me faire, et qui m'a vivement touché, renferme de précieuses leçons. Vous avez été bon mari, bon père, bon voisin ; vous avez beaucoup travaillé, ce qui est le devoir de chacun ici-bas ; vous avez aussi beaucoup souffert, ce qui peut être également le sort de vos frères : puissent-ils, dans leurs épreuves, imiter votre patience et votre résignation!

En poursuivant l'entretien nous arrivâmes enfin à notre destination. Philippe s'était éveillé quelques moments auparavant. Je pus faire sa connaissance, et il me parut que son père ne le jugeait pas trop favorablement.

Germain consentit à faire une visite à mes parents, et, depuis, nous l'avons revu quelquefois avec son fils. Ils nous aiment, nous les aimons, et nous leur avons promis notre visite pour l'an prochain. Il me tarde beaucoup de voir la maison où vécut Sophie ; je ne manquerai pas d'aller prier sur sa tombe et celle de son enfant.

LES DEUX MEUNIERS[1].