[1] Voir les Fables et Paraboles du même auteur, p. 180.
Dans un canton reculé de la Bourgogne, Gaspard Mirel avait établi un moulin au bord d'un petit ruisseau, dont la pente, soigneusement ménagée par quelques travaux, avait produit une chute, qui suffisait à mettre en mouvement une roue de moyenne grandeur. Le meunier, qui n'avait pas de concurrence à craindre dans le voisinage, fit d'abord d'excellentes affaires.
Au bout de quelque temps, les progrès de l'agriculture rendirent même le moulin de Gaspard insuffisant, et les besoins devinrent assez pressants pour engager Pierre Chosal à construire, sur le coteau voisin, un moulin à vent, qui ne tarda pas à entrer en activité.
Gaspard vit avec un chagrin jaloux cet établissement rival. Il se croyait déjà ruiné, parce que les sacs n'encombraient plus, comme auparavant, son magasin, et que les cultivateurs ne se disputaient plus sa meule avec autant de vivacité ; et, quoiqu'elle ne cessât pas de travailler jour et nuit, il regardait souvent avec colère du côté de la colline. Voyait-il les grandes ailes du moulin de Pierre Chosal tourner au souffle du vent, il pestait en lui-même contre cette machine maudite et celui qui l'avait faite. Il disait quelquefois :
— On l'a placée tout exprès de telle façon que je ne puisse éviter de la voir, quand je sors de chez moi et quand je me mets à la fenêtre. Ces grandes ailes semblent me narguer à plaisir ; elles attirent tous les regards de trois lieues à la ronde, et mon moulin, enterré au fond de la vallée, sera bientôt oublié.
Gaspard Mirel n'avait de bons jours que ceux où, le vent venant à cesser, la grande croix restait immobile. Il l'observait alors avec une maligne joie, et prêtait l'oreille avec complaisance au bruit de l'eau qui faisait tourner sa roue. Il y eut toute une saison pendant laquelle le calme régna dans l'air d'une manière si continue, que Pierre se désespérait dans son moulin toujours immobile. Il pleuvait assez souvent, mais sans un souffle d'orage. Les ailes du moulin, trempées de pluie, paraissaient s'ennuyer de leur oisiveté, comme l'oiseau, tristement blotti sur une branche, quand l'eau ruisselle sur son plumage. Gaspard, dans sa folle impiété, se figurait que le ciel s'associait à sa haine, et disait à sa femme :
— Dieu punit le méchant qui voulait nous nuire.
D'autres fois il faisait des railleries amères sur le compte de son malheureux voisin, et il disait, d'un air de triomphe, aux cultivateurs, qui, après l'avoir abandonné pour employer Pierre Chosal, revenaient à lui :
— Eh bien, çà ne va plus là-haut? Ne me parlez pas de ces pauvres machines qui ne marchent qu'au gré du vent. Croyez-moi, mes amis, tenez-vous-en au moulin de Gaspard, et vous ne serez jamais trompés. On vous promet la farine pour tel jour et pour telle heure, et vous pouvez y compter : c'est régulier comme le soleil.
Mais Dieu, qui est le maître du vent, l'est aussi de la pluie. Après ce long calme, l'atmosphère entra en mouvement, et les ailes du moulin tournèrent de nouveau. Le vent soufflait du nord, ou, s'il changeait quelquefois, c'était pour passer à l'est et toujours sans pluie. Il y eut une grande sécheresse. Elle dura si longtemps, que le ruisseau s'en ressentit. Il ne suffisait plus à faire tourner la roue avec assez de force. Gaspard fut obligé de recueillir l'eau dans l'étang, et ne put faire travailler son moulin que par intervalles, en lâchant la bonde, lorsque l'étang se trouvait plein.