Cette construction qui rappela, il faut le dire, les plus grossiers essais dans ce genre, aurait pu tout aussi bien s'appeler un poële ou une cheminée qu'un fourneau. La base ou le foyer, assez large, formait en avant une saillie, sur laquelle on pouvait tirer la braise au besoin. L'ouverture se fermait à volonté, en tout ou en partie, à l'aide d'une pierre plate et mince, qu'on poussait de côté si l'on voulait voir le feu ou rendre le tirage moins fort. Mise en place, elle donnait passage à l'air par une étroite échancrure du bord inférieur. Les côtés du fourneau se composaient de deux petits murs en assises de pierres égales, unies au moyen de l'argile ; le mur du fond était un peu plus fort. Une large pierre de grès tendre recouvrait le tout. Charles y pratiqua, non sans peine, deux ouvertures, à l'aide d'un ciseau à pierre. L'une fut taillée à la mesure de la marmite, et l'autre à celle du tuyau de grès, destiné à former la cheminée. Les autres tuyaux, ajustés sur le premier, furent garnis de glaise aux jointures. Pour plus de solidité, des fils d'archal, fixés dans la cloison, embrassèrent le canal de distance en distance. Un des pots s'éleva au-dessus du toit, à la façon d'une cheminée. Pour diminuer dans l'intérieur le danger du feu, Charles, avant de construire le fourneau, avait élevé par derrière, jusqu'à une certaine hauteur, un revêtement de pierre et de glaise contre la paroi de roseaux.

Quand l'ouvrage fut achevé, on en fit l'essai, et il réussit beaucoup mieux que le maçon ne l'avait espéré. Avec quel plaisir on vit briller la flamme! Comme on fut charmé, quand on reconnut que la fumée prenait la bonne route! Les enfants coururent dehors, pour la voir s'élever au-dessus de la chaumière. André fut si ravi à ce spectacle, qu'il en poussa des cris de joie et se jeta au cou de son frère ; la mère et les sœurs l'embrassèrent à leur tour, et Charles dit : « Me voilà bien payé de ma peine! »

Dès ce moment la famille Baudry se crut logée tout de bon. Elle pouvait goûter les plaisirs du foyer. Charles avait construit le fourneau : les petits se chargèrent de procurer le bois. Il y avait dans le voisinage plus d'une forêt où les pauvres gens avaient la permission de ramasser le bois mort : André et ses sœurs les parcouraient souvent. D'ailleurs le lac et la rivière apportaient sans cesse quelques débris flottés, qui appartenaient au premier occupant, et nos gens étaient placés on ne peut mieux pour jouir de cet avantage ; ils eurent donc bientôt une provision de bois, qu'ils empilèrent derrière la cabane. Le toit formait, de ce côté, une large saillie, soutenue par quelques appuis : c'était la remise et le bûcher.

10. — Les nasses.

Charles tourna ensuite ses vues du côté du lac. En effet, l'eau pouvait, mieux que la terre, lui offrir de promptes ressources. Il espérait bien mettre plus tard à contribution l'un et l'autre élément, mais il voulut essayer d'abord de la pêche. Il ne pouvait songer pour le moment à la pêche au filet ; il aurait fallu payer une ferme, avoir un meilleur bateau, et consacrer à cette occupation plus de temps qu'il n'en avait alors. Il se borna donc à construire quelques nasses d'osier sur le modèle d'un de ces pièges, qu'il trouva délaissé dans les roseaux. Il réussit aisément, parce qu'il était patient et appliqué ; d'ailleurs il s'était souvent exercé aux ouvrages de vannerie. Bientôt il eut cinq nasses couchées à l'embouchure de la rivière, et en d'autres places qu'il jugea favorables. Ces nasses étaient autant d'ouvrières, qui travaillaient fidèlement en l'absence du maître. Chaque matin il allait voir quelle besogne elles avaient faite, et souvent elles lui donnaient du poisson. S'il était beau et de valeur, la mère allait le vendre : nouvelle ressource, qui diminuait un peu la gêne où vivaient encore nos colons. Le poisson trop petit, ou de qualité inférieure, régalait la famille. Un morceau de pain et quelques goujons semblaient un souper délicieux.

11. — Les récoltes du pauvre.

André, Isabelle et Juliette, nés avec un bon naturel, et déjà disposés à seconder du mieux qu'ils pouvaient leur mère et leur frère, prirent un zèle bien plus grand pour le travail, quand ils se virent établis selon leur goût, et qu'ils purent juger chaque jour, par leurs propres yeux, du progrès de leurs affaires domestiques. Ils y contribuèrent sensiblement, et l'on s'étonne, quand on passe en revue le grand nombre de choses qu'ils pouvaient recueillir, parmi celles qui n'ont point de maîtres, ou que l'usage abandonne aux pauvres gens. Tous les lieux, toutes les saisons, payaient leur tribut à ces petits moissonneurs, et tantôt leur mère ou eux-mêmes vendaient le produit de leur tournée, tantôt ce qu'ils avaient recueilli servait directement à l'entretien du ménage.

Dès le printemps ils cueillaient sur la lisière des bois, ou le long des chemins et des sentiers, la violette, la primevère, le muguet, l'anémone et d'autres fleurs, dont ils faisaient des bouquets qu'ils vendaient à la ville. Sous la direction de leur mère, ils apprirent à connaître une foule de plantes médicinales, qu'un pharmacien consciencieux ne leur achetait pas à trop vil prix. Au commencement de la belle saison, avant que l'herbe des prairies se soit trop élevée, on permet aux femmes et aux enfants d'y cueillir la chicorée sauvage : nos petits ouvriers étaient infatigables à ce travail, et remplissaient des paniers de cette herbe, aussi délicate dans sa nouveauté qu'elle est salutaire. Les bonnes soupes que Susanne en faisait pour la famille! Ils trouvaient dans les champs une autre espèce de chicorée, qu'on ne recherchait pas moins, et la mâche qui fait de si bonnes salades ; ils cueillaient au bord des eaux le cresson, dans les prés l'oseille sauvage, le long des haies les tiges encore tendres du houblon, et jusqu'aux pointes des jeunes orties. Les taillis, les clairières des bois, leur donnaient les morilles et les champignons.

Un champ de blé était-il ouvert aux glaneurs, Isabelle et les deux petits jumeaux s'y trouvaient toujours les premiers et les derniers. Leurs glanures étaient de véritables moissons. Ils récoltaient encore d'autres graines, que la main de l'homme n'a pas semées, et sur lesquelles ils avaient un plein droit, par exemple, le plantain et la bourse à pasteur, que les serins des Canaries mangent avec tant de plaisir. L'amusement que les citadins trouvent à tenir captifs ces jolis étrangers, valait quelques petits sous aux habitants du Rivage.

Même au milieu des pays cultivés, le pauvre a son verger dans les bois, les montagnes et le long des chemins. Il y récolte sans maraude des fruits qui lui rapportent un peu de pain. Les montagnes voisines offraient aux enfants de Susanne les fraises, les framboises, les myrtilles ; ils ne dédaignaient ni l'épine-vinette, que les confiseurs leur achetaient volontiers, ni la mûre des haies, qu'ils portaient aux pharmaciens. Ils s'élevaient quelquefois plus haut, et recueillaient les baies du genévrier. Les environs leur donnaient en abondance la noisette, la châtaigne sauvage et plusieurs autres fruits. Sur les montagnes, le pin se dépouillait pour eux de ses pommes résineuses ; ils emportaient des sacs tout pleins de cette richesse, si précieuse pour le foyer.