Des travaux plus importants ne permettaient pas à Charles la pêche à la ligne ; mais, lorsque André sut bien nager, ce qui ne tarda guère, on le laissa pêcher aux heures et dans la saison où l'on savait qu'il ne perdrait pas son temps. Ces jours-là, il fournissait de petits poissons la table de sa mère. Il allait aussi avec ses sœurs pêcher les écrevisses, dans un ruisseau peu éloigné. Ils avaient même plus d'une sorte de chasse, sans permis, sans fusil et sans chien. Après la pluie, ils ramassaient des paniers d'escargots, dont ils trouvaient à la ville le débit assuré, parce qu'on en fait un bouillon salutaire dans certaines maladies ; ils fourrageaient dans les bois les fourmilières et enlevaient les œufs impitoyablement, pour les vendre aux amateurs de serins, ou pour nourrir des perdreaux et des cailles. André aurait bien voulu faire aussi la guerre aux nids d'oiseaux ; mais sa mère, qui lui abandonnait les fourmis, comme ennemies de l'agriculture, lui avait fait promettre de ne pas troubler ces familles innocentes, qui nous récréent de leurs chansons, et qui défendent les récoltes contre une foule d'insectes pillards.

André et ses sœurs firent mieux encore : ils se mirent au service de la science. Dirigés par un naturaliste, qui les employa, ils attrapèrent des insectes de mille espèces, et particulièrement des papillons ; ils apprirent à soigner, à ménager leurs proies les plus délicates ; ils contribuèrent à former plus d'une collection, qui naissait sous la main d'un écolier ; ils enrichirent même le musée de la ville. Chacune de leurs sorties était donc utile à la petite communauté. En même temps qu'ils faisaient de joyeuses promenades, ils recueillaient quelques objets de commerce ou quelques provisions.

Cependant leur mère ne les voyait pas sans inquiétude s'éloigner de la cabane, surtout quand ils allaient au bois ou à la montagne. Son imagination, que la tendresse rendait craintive, lui figurait tous les dangers que des enfants si jeunes pouvaient courir. Susanne leur recommandait de rester toujours ensemble, d'éviter les précipices et tous les endroits dangereux, de ne pas provoquer la colère des animaux malfaisants ; elle les avertissait encore de ne faire aucun dommage aux plantations, aux fruits, aux clôtures. Elle leur disait : « On déteste avec raison les petits maraudeurs ; ils s'exposent quelquefois à de rudes châtiments. Si, au contraire, on vous connaît dans le pays pour des enfants honnêtes, on vous aimera, on vous protégera, et, lorsqu'un méchant essaiera de vous nuire, on vous défendra. » La pauvre femme avait lieu de croire ses enfants dociles ; cependant chaque fois qu'ils s'éloignaient de la chaumière, elle les suivait des yeux tristement et les recommandait au Seigneur.

Avec le temps, les petits grandirent, et les alarmes de Susanne diminuèrent. Elle n'eut jamais lieu de regretter d'avoir confié sa jeune famille à la bonne Providence. L'enfant pauvre est sans doute exposé à des accidents auxquels on peut dérober l'enfant riche ; mais celui-ci court d'autres dangers, qui ne sont pas moindres. Souvent, trop de précautions prises pour lui l'amollissent, et le rendent poltron et maladroit ; on lui fait éviter quelques périls, mais il ne saura pas résister aux accidents imprévus, tandis que l'enfant pauvre s'en tire habilement, parce qu'il a exercé de bonne heure sa vigilance, sa force et son courage.

12. — La cabane s'embellit.

Chaque fois qu'un des membres de la famille revenait au logis, il était réjoui à la vue de la petite cabane. Il est vrai que la situation en était charmante, et semblait faite exprès. Une chose mise à sa place double de prix ; la chaumière parait le Rivage, comme le Rivage la chaumière. Les joncs, qui formaient la paroi extérieure, avaient pris une teinte brune, par l'effet du soleil et de la pluie, et cette couleur sombre se mêlait agréablement à la verdure des plantes qui s'élevaient de tous côtés, grimpaient sur le toit, se cramponnaient aux aspérités de ses deux pentes rapides, et retombaient en festons. C'étaient les pois de senteur, les liserons, les houblons, les clématites, en attendant la vigne, plus lente à établir, et qui promettait déjà une décoration non moins gracieuse et plus utile. La provision de bois, soigneusement empilée, flanquait et appuyait la chaumière au nord ; sous l'avant-toit, des traverses portaient quelques plantes sèches avec leurs graines, des outils et des bois de travail, réservés pour les besoins à venir.

13. — Nouveaux habitants.

Dès la première année, un heureux hasard permit de recevoir sous cet abri une nouvelle famille errante et sans asile. Un essaim d'abeilles vint s'abattre sur un buisson du Rivage, et semblait demander l'hospitalité. Quoique sans expérience, Charles, en affrontant quelques piqûres, le secoua courageusement, et le reçut dans une boîte qui se trouva sous sa main, et dont il avait fait une ruche en ôtant le couvercle. Une entaille dans le bord servit d'entrée. Il sauva ainsi un bien perdu, dont il ne put, malgré ses recherches, découvrir le maître. C'est que les essaims s'envolent quelquefois à des distances considérables, et celui-ci pouvait d'ailleurs appartenir à des abeilles sauvages. Quoi qu'il en soit, l'essaim voyageur s'accommoda fort bien de la domesticité sous le toit de nos amis. Charmés de ce premier succès, ils voyaient déjà, en espérance, tout le devant de la cabane garni d'une rangée de ruches. « J'en saurai faire de paille, disait Charles ; je les munirai de capuchons, que nous enlèverons dans la saison, pour nous payer de nos avances et de nos soins. Nous prendrons ainsi notre part du miel, sans tuer les abeilles. » Ces espérances se réalisèrent peu à peu ; la première ruche fut la mère de plusieurs autres ; la cabane était protégée du ciel, et la colonie des abeilles y prospéra comme celle de la veuve : ce fut encore une précieuse ressource.

14. — Le Rivage.

Nous avons dit que le lieu où se trouvait la chaumière s'accordait parfaitement avec cette case rustique : il offrait, comme elle, un mélange de beautés agrestes et gracieuses. Quelques roches, qui s'élevaient dans la partie supérieure, y formaient une clôture naturelle, et séparaient le Rivage des bosquets du voisin ; le sol était partout graveleux, excepté dans la partie orientale, c'est-à-dire le long de la rivière. L'ensemble formait un carré long, de figure irrégulière, le bord du lac étant plus étendu que le haut du terrain, et le cours de la rivière que la limite occidentale, par où l'on arrivait depuis le grand chemin. La pente, d'abord un peu rapide, s'adoucissait par degrés, et devenait enfin peu sensible.