Le 24 Novembre.
Je suis encore tremblant d'épouvante, quand je pense au malheur qui pouvait nous arriver! Comment imaginer qu'ensevelis sous la neige, nous ayons manqué d'être consumés par l'incendie? Voilà un nouveau danger contre lequel il faudra nous tenir en garde. Nous étions devant notre feu, et, pour passer le temps, mon grand-père me faisait un peu calculer; j'avais répandu de la cendre sur le foyer, comme on fait du sable, dans quelques écoles, pour tracer des chiffres dessus; pendant que j'achevais mon petit calcul, à la clarté des tisons, nous avons senti de la chaleur par derrière: elle venait d'une gerbe de paille, dont nous voulions nous servir pour faire quelques ouvrages, et que j'avais placée trop près du foyer. Elle brûlait déjà par un bout. J'ai voulu me jeter dessus pour éteindre le feu: je n'ai réussi qu'à me brûler les mains. Grand-papa, malgré la peine qu'il a toujours à se lever, s'est élancé sur la gerbe, et l'a portée sans hésiter sous la cheminée, toute flambante.
—Écarte, m'a-t-il crié, tout ce qui pourrait prendre feu!
J'ai écarté nos siéges, la provision de bois et tout ce qui était dans le voisinage du foyer. Alors nous avons passé un moment affreux. La flamme allait toujours en augmentant; nous tenions la gerbe dressée contre le mur, à l'aide d'une fourche de fer et de la pelle à feu. Pas une goutte d'eau en réserve! Le chalet était éclairé par une flamme rougeâtre; la fumée ne pouvait se faire passage et nous suffoquait. Cependant, si nous laissions tomber la gerbe, le feu se répandait partout, et nous étions certainement perdus. Des brins de paille enflammés voltigeaient de côté et d'autre: ils pouvaient tomber sur le lit, au coin de la chambre, ou mettre le feu aux solives sur nos têtes ou à la cloison qui nous séparait de l'étable... Il semble qu'une gerbe de paille doive être bientôt consumée, et pourtant j'ai cru que je n'en verrais jamais le bout. Enfin l'embrasement s'est apaisé.
—Marche vite, m'a dit grand-papa, sur ce qui brûle encore; étouffe les moindres étincelles.
Il m'en a donné l'exemple lui-même. Au bout d'un moment, nous étions retombés dans une profonde obscurité; mais nous n'avons pas cessé de craindre, avant de nous être assurés que le feu n'avait pris nulle part autour de nous. Peu à peu la fumée s'est dissipée à son tour; nous avons allumé la lampe, et nous nous sommes vus noirs comme des charbonniers; mais, grâce à Dieu, nous voilà sauvés, nous et notre chalet, sans autre mal que légères brûlures aux mains et aux pieds.
Nous avons secoué la cendre et la poussière dont nous étions couverts, et mon grand-père, s'accusant encore de négligence, m'a dit:
—On ne saurait réparer trop promptement ses torts. Si nous avions eu sous la main un seau d'eau, nous aurions évité ce danger; nous avons dans la laiterie un tonneau vide, il faut le défoncer par un bout et le placer sur l'autre au bout du foyer. Nous le remplirons de neige, qui sera bientôt fondue, et nous aurons une provision d'eau en cas d'accident. Mais surtout soyons plus prudents et plus attentifs. Je n'ai pas besoin de te dire que l'incendie du chalet serait notre mort; nous n'avons aucun moyen d'échapper; un pareil accident est aussi redoutable pour nous que pour des marins sur l'Océan.
Nous nous sommes donc mis à l'œuvre sur-le-champ. Nous avons ouvert la porte du chalet, et nous avons rempli le tonneau, après l'avoir placé dans un endroit convenable. Ce n'est pas la neige qui nous manquera! J'ai eu le cœur serré, lorsqu'en ouvrant notre porte, j'ai vu devant nous cette muraille blanche qui nous sépare du monde entier.