Tout l'espace que l'on voit autour du chalet n'est qu'un tapis blanc; la forêt de sapins qui la couvre du côté de la vallée, et qui borne la vue, est blanche comme le reste, à l'exception des troncs, qui semblent tout noirs. Plusieurs arbres se sont brisés sous le poids; j'ai vu de grosses branches, et même des tiges, rompues en éclats.
Dans ce moment, il soufflait une bise[ [2] violente et glacée; les nuages sombres qu'elle poussait devant elle s'ouvraient par intervalles pour laisser briller le soleil, et cette clarté éblouissante courait sur le champ de neige avec la vitesse d'une flèche.
[2] Vent du nord-est.
Le froid me gagnait. Quand j'ai voulu expliquer à grand-papa ce que je voyais, il s'est aperçu que je claquais des dents; il m'a dit alors de me hâter, et de dégager la trappe, en déblayant, autant que je pourrais, tout l'espace autour de la cheminée. Ce travail m'a pris bien du temps, et m'a donné beaucoup de peine, mais il m'a réchauffé. Après l'avoir achevé, selon les directions de mon grand-père, j'ai replacé la corde dans une poulie, de façon qu'en tirant à soi on ouvre la trappe, et qu'elle se ferme par son poids, quand on lâche la corde, qui passe hors du canal et par le plancher dans des trous pratiqués exprès. Après que nous eûmes fait deux ou trois fois cette petite manœuvre, pour nous assurer qu'elle réussirait toujours, je suis descendu plus facilement que je n'étais monté.
Mes habits étaient tout mouillés; et je n'en avais pas d'autres. Nous avons allumé un feu clair de branchages et de pommes de pin, puis, baissant la trappe et laissant seulement l'espace nécessaire pour que la fumée pût s'échapper, nous avons ainsi passé la plus grande partie du jour au coin du feu, sans autre lumière que celle du foyer, car notre provision d'huile est bien petite, et nous voyons qu'il ne faut pas nous attendre à quitter de sitôt notre prison. Nous n'avons rallumé notre lampe qu'au moment de traire la chèvre.
C'est une chose bien nouvelle et bien triste pour nous de languir ainsi toute une journée. Je crois pourtant que les heures m'auraient semblé moins longues, si je n'avais été dans une attente continuelle. Il me semblait toujours qu'on allait venir nous délivrer. Je suis remonté sur le toit pour voir si personne n'arrivait; je n'ai pas cessé de questionner grand-papa. Il espère, dit-il, que mon père est arrivé chez nous en bonne santé; mais peut-être les chemins sont-ils éboulés, ou les passages obstrués par des amas de neige.
Enfin, après avoir fermé complétement l'ouverture de la cheminée, nous nous sommes couchés hier avec l'espérance qu'on viendrait aujourd'hui à notre secours; mais ce matin nous avons reconnu que, pour le moment, la chose est presque impossible. Il n'a pas cessé, à ce qu'il nous semble, de neiger toute la nuit. Nous avons eu la plus grande peine à rouvrir la trappe: j'y suis enfin parvenu, et nous avons pu allumer du feu. J'ai trouvé deux pieds de neige nouvelle. Grand-papa ne veut plus que j'espère de quitter ce tombeau avant le printemps. Cette captivité n'est pas ce qui m'attriste le plus: les dangers que mon père a courus, et, s'il y est échappé, ses craintes à notre sujet m'inquiètent bien davantage.
Ce printemps, j'étais venu passer quelques jours auprès de lui, et j'avais apporté de l'encre, des plumes et du papier, parce qu'il ne veut pas que je cesse tout à fait d'étudier et d'écrire, quand je ne vais pas à l'école. Au moment de le quitter, je voulus emporter ce qui me restait de ce petit bagage, mais il me dit:
—Laisse tout cela dans cette armoire; tu le retrouveras l'année prochaine en bon état.
C'est là le papier et les plumes dont je me sers aujourd'hui, et bien autrement que je ne m'y attendais.