—Ils creusent la neige, disais-je en serrant grand-papa dans mes bras; ils vont nous dévorer.
—Je ne veux pas t'abuser, mon enfant, notre situation est pénible, mais je ne la crois nullement dangereuse. Ces loups peuvent parcourir la montagne, parce que la neige s'est durcie à la surface; mais ils ne resteront pas longtemps sur les hauteurs. Dans cette saison, ils se rapprochent de la plaine et des villages. Peut-être ont-ils apporté jusqu'ici le corps de quelque animal: c'est en le dévorant qu'ils se querellent, et font ce vacarme dont nous sommes étourdis. Quand ils parviendraient à découvrir que nous sommes ici, ils ne pourraient percer la toiture et les lambris; ils ne devineraient pas où se trouve la fenêtre; ils ne sauraient pas lever la trappe: ils pourraient tout au plus nous fatiguer de leurs cris. Reconnaissons encore ici, mon cher enfant, la bonté de la Providence: l'orage qu'elle nous a fait essuyer nous a préservé; il a réparé, en détruisant les travaux, le tort que notre imprudence nous avait fait; il nous a refusé la lumière, dont tu voulais nous faire jouir, mais il nous sauvera la vie. Quel bonheur que ces loups ne soient pas survenus pendant que tu travaillais dehors! Nous serons mieux sur nos gardes à l'avenir.
—Ainsi donc, ai-je dit tristement, notre captivité est toujours plus dure! L'hiver ne fait que commencer; le froid peut devenir encore plus rigoureux; jamais nous ne sortirons d'ici!
Voilà les discours que nous avons tenus hier toute la journée. Jusqu'au soir nous avons entendu ces loups féroces. Enfin nous nous sommes couchés, mais je n'ai guère dormi, quoique les cris eussent complétement cessé.
Aujourd'hui il m'a semblé les entendre plus d'une fois; mon grand-père assure que je me trompe. Il est vrai que Blanchette ne tremble plus; elle mange, elle rumine, elle dort comme à l'ordinaire, et nous croyons, puisqu'elle est tranquille, que nous pouvons l'être aussi.
Le 14 Décembre.
Depuis qu'un nouveau danger nous menace, auquel je n'avais pas pensé jusqu'alors, je me sens triste et abattu. Ce n'est pas seulement l'affreuse idée d'être déchiré par des loups qui me poursuit, c'est la pensée que je ne pourrai plus, comme auparavant, sortir quelques moments de ma prison, et respirer le grand air; c'est aussi l'obligation de renoncer à dégager la porte et la fenêtre, ce qui aurait rendu notre situation plus supportable.
Avant ce nouvel accident, je me faisais une image presque riante de l'avenir. J'allais rendre à grand-papa la vue du soleil; nous jouissions, auprès de la fenêtre, d'un peu de clarté; nous étions distraits quelquefois par les objets du dehors; j'attendais, il me semble, sans trop d'impatience, la fonte des neiges et le moment de suivre les ruisseaux dans la plaine.
A présent quelle différence! Nous ne savons plus ce qui se passe hors du chalet; il est devenu incommode par le séjour de la fumée; il faudrait, pour nous délivrer de cette gêne, nous résoudre à n'être plus en sûreté. Dieu veuille que l'inquiétude croissante et la réclusion continuelle ne nous rendent malades ni l'un ni l'autre.