—Je ne voudrais pas, a dit mon grand-père, t'effrayer mal à propos; cependant nous ferons bien de prendre des précautions pour le cas, peu probable, où les loups reviendraient, et découvriraient le chemin de notre unique fenêtre. Je vois cette ouverture mal fermée: le châssis en est faible et vieux; il ne résisterait pas aux efforts de l'ennemi: occupons-nous à fortifier sur ce point notre citadelle.

Nous y avons travaillé avec succès. Le grès qui forme l'encadrement est assez tendre: nous avons pratiqué deux trous en haut et deux en bas, à l'aide d'un fer pointu, qui nous a tenu lieu de ciseau; nous avons fixé dans ces trous deux barreaux de chêne, enlevés à nos crèches inutiles. Pour plus de sûreté, nous avons placé en dehors, contre les barreaux, quelques planches ajustées, aussi bien qu'il nous a été possible, dans deux rainures, ouvertes de chaque côté. Maintenant nous ne craignons pas plus une invasion par la fenêtre que par la porte.

Pour celle-ci, nous la tenons constamment fermée au loque et au verrou. Nous ne l'ouvrons que rarement et avec précaution, quand nous voulons faire provision de neige; car nous n'employons pour les besoins de notre ménage que de la neige fondue, et nous n'avons pas remarqué jusqu'à présent qu'elle soit moins saine que l'eau ordinaire.

Le 21 Décembre.

Nous ménageons l'huile, et cette économie a failli nous coûter une grande jarre de terre cuite où nous tenons l'eau potable. Mais ici encore le bien est sorti du mal, comme on va le voir. La jarre était placée dans un coin: en cherchant dans l'obscurité je ne sais plus quel objet, je l'ai heurtée et renversée. Heureusement le sol du chalet n'est que de terre battue; la jarre ne s'est pas brisée.

—Prévenons un nouvel accident, a dit mon grand-père. Creuse dans ce coin une petite fosse, où la jarre, dont la base n'est pas assez large pour sa hauteur, sera logée et mieux en sûreté.

J'avais allumé la lampe, pour faire ce travail, et je m'étais armé d'une pioche; au moment où j'allais porter le premier coup: "Arrête!" m'a dit vivement grand-papa, comme saisi d'une pensée soudaine. Puis il s'est approché; il m'a pris l'outil des mains, et s'est mis à creuser lui-même le sol, mais à petits coups et avec beaucoup de précaution. Je lui ai demandé ce qu'il cherchait, car je voyais bien, à la manière dont il travaillait, qu'il avait beaucoup plus de crainte de briser quelque chose de caché en terre que d'avancer l'ouvrage dont il m'avait chargé d'abord.

—Je ne me trompais pas, mon cher ami, m'a-t-il dit bientôt, en découvrant une bouteille. Au moment où je t'ai vu lever le bras, je me suis tout à coup rappelé que j'avais déposé dans cet endroit, il y a quelques années, quatre ou cinq bouteilles de vin, qui restaient de notre provision d'été. Depuis, je les avais oubliées. Pose celle-ci sur la table; il ne nous reste plus qu'à chercher les autres. Elles ne sont pas en grand nombre, je le sais positivement: cependant, mon cher Louis, je regarde cette trouvaille comme très-heureuse. Tiens, voici la seconde et la troisième...

Bref, nous les avons retrouvées au nombre de cinq, et j'ai pressé grand-papa d'en goûter sur-le-champ. Que j'ai eu de plaisir à lui verser un demi verre de ce vin vieux! La nourriture à laquelle il est réduit depuis un mois lui rend ce cordial bien nécessaire; mais il n'a pas voulu en prendre davantage, estimant que cette boisson était un remède à ménager. Je me suis fondé là-dessus pour en refuser ma part, n'ayant besoin de me guérir de quoi que ce soit.