La journée qui vient de s'écouler n'a été marquée par aucun événement. J'ai travaillé, comme à l'ordinaire, et presque toujours au milieu de l'obscurité. J'acquiers tant de facilité à cet exercice, qu'il me semble que ma vue a passé au bout de mes doigts. Le toucher m'avertit des moindres erreurs, et ses avis excitent chez moi la réflexion d'une manière tout nouvelle. Je trouve quelque chose de si intéressant dans cette façon d'être, que je conseillerais d'en essayer à ceux mêmes qui n'en ont pas besoin. La vue est un serviteur trop empressé et trop complaisant, qui ne nous laisse pas le temps d'exiger de nous-mêmes tout ce que nous en pourrions obtenir. Le toucher est aussi un aide fidèle, mais il attend que la volonté commence, pour se mettre à sa disposition; il laisse à l'intelligence le soin de le diriger et de la reprendre. Ainsi chacun reste à sa place: l'esprit gouverne, le corps obéit.
Voilà mes réflexions sur ce qui se passe en moi. Je ne m'attendais pas, il y a quelque temps, à porter mon attention sur de pareils sujets: je me suis mieux étudié en trente jours de prison qu'en toute une vie de liberté.
Le 29 Décembre.
Les jours où nul événement ne jette quelque variété sur notre paisible existence, je porte plus vivement ma pensée au dehors, et, dès qu'elle s'est échappée de notre demeure, c'est sur vous, mon excellent père, qu'elle aime à s'arrêter. Et pourtant je ne sais où vous prendre. Mon premier mouvement est de vous chercher dans notre maison et dans nos campagnes. Je vous vois seul et triste, les yeux tournés souvent vers les hauteurs où nous endurons votre absence. Vous, du moins, vous savez où nous sommes, et vous ne devez pas avoir perdu l'espérance de nous revoir. Car enfin nous ne sommes pas demeurés sans ressources. Mais vous, qui nous dira ce qui vous a empêché de venir à notre secours? J'ai beau me flatter que ces obstacles n'ont rien de funeste, un triste pressentiment me dit que le jour de notre délivrance sera notre premier jour de deuil.
Pourquoi n'êtes-vous pas demeuré avec nous? Vous vous serez perdu en voulant sauver notre bétail. Au milieu de l'obscurité qui m'entoure si souvent, j'écoute avec une crainte superstitieuse: il me semble entendre les anges qui m'avertissent de mon malheur; je crois deviner le secret de Dieu, et j'ai de la peine à revenir de mon égarement. Quelques paroles de mon grand-père me ramènent enfin à la raison et à la patience: je respecte le voile qui me cache le passé et l'avenir. Ai-je perdu mon père? perdrai-je mon aïeul? Hélas! je l'ignore, et sans doute je dois l'ignorer. Mon Dieu, je ne vous offenserai plus par mon inquiétude et ma défiance! J'embrasserai la croix du Sauveur, et j'attendrai avec résignation ce que vous résoudrez!
Le 30 Décembre.
La fin de l'année approche. Ce jour est un de ceux où mes condisciples jouissent d'une liberté trop vivement souhaitée: ils ne vont pas à l'école, et ils s'en font un sujet de bonheur. Telles furent aussi mes pensées, quand j'étais au village: elles ont bien changé maintenant. Que ne donnerais-je pas pour passer quelques heures chaque jour dans cette salle, que j'appelais une prison? J'entends la cloche matinale qui nous rassemble; nous entrons pêle-mêle, nos livres sous le bras; chacun se place, le maître se lève, et nous nous levons avec lui: la prière sanctifie et prépare le travail.
Alors commence le murmure confus des voix qui répètent tout bas ce qu'elles seront appelées à redire tout haut. Les cahiers s'ouvrent de tous côtés, et le bruit des pages feuilletées se mêle à mille petites rumeurs, que le maître interrompt, en frappant sur son pupitre avec sa grosse règle de hêtre. On échange à la dérobée quelques sourires.
On va écrire la dictée: toutes les plumes se préparent; elles courent ensemble sur le papier; puis viennent les exercices de calcul, de lecture et de chant.
Ainsi, passant d'un travail à un autre, dans une société faite pour les intéresser et leur plaire, les élèves n'en consultent pas moins avec impatience l'horloge de bois. Le balancier paisible poursuit sa marche d'un pas toujours égal; les poids moteurs descendent insensiblement, et l'écolier distrait observe, de moment en moment, les progrès de leur chute le long de la muraille. Enfin trois heures se sont écoulées lentement: celle de la délivrance arrive.