J'étais au coin du feu; je veillais à la triste clarté du lumignon, tournant le dos au lit: peu à peu je sentis un frisson me gagner; je n'étais plus le maître de mes idées; mon trouble serait allé en augmentant, et il aurait pu me devenir funeste, si je ne m'étais pas avisé, pour le faire cesser, d'un moyen que l'on aurait jugé propre à l'augmenter. Je m'approchai du corps, d'abord avec contrainte, puis avec plus de résolution: je le regardai; j'osai le toucher. Ce fut un moment pénible; cependant je persistai, je répétai mon action plusieurs fois, et je m'aperçus que mon saisissement diminuait par degrés.
Dès lors je ne cessai pas, à de courts intervalles, de revenir auprès de cette cendre; j'en pris les soins que les personnes accoutumées à ces offices prennent avec tant de sang-froid. L'expression de la figure était si calme et si douce qu'elle m'arrachait des larmes.
—Non, disais-je en sanglotant, la dépouille de mon vieil ami ne me fait point de peur.
Cependant mes angoisses recommencèrent, quand je sentis l'approche du sommeil: à mon âge, on n'y résiste pas. Irais-je me coucher à côté du cadavre? Ma résolution ne me porta pas jusque-là, et je cherchai, il faut l'avouer, un bien misérable secours contre la frayeur superstitieuse que je sentais renaître: c'est auprès de Blanchette que j'allai me réfugier. La chaleur et le mouvement de la vie, que je trouvai auprès de ce pauvre animal; le petit bruit qu'elle faisait en ruminant, me rendirent quelque assurance.
Mais pourquoi, le lumignon une fois éteint, ai-je commencé à trembler de tous mes membres? Pauvre enfant que je suis! Quelle sûreté est-ce que je trouvais dans cette faible lumière? Mon souffle l'éteint, ma main la rallume, sa vie dépend de ma volonté, et j'attachais ma tranquillité à cette flamme!
Enfin le Tout-Puissant, que j'invoquai avec ferveur, eut pitié de moi; il me rendit plus calme, et je m'endormis profondément.
Le lendemain, dès mon réveil, je recommençai mes combats de la veille; je m'occupai le plus possible de la chèvre et de mon ménage, et surtout je m'approchai fréquemment du corps; je tins même assez longtemps dans mes mains cette tête vénérable et chère. Plus mon effroi passait, plus je sentais ma tristesse augmenter, et je me sus bon gré d'un changement si raisonnable et si naturel.
Mes pensées se portèrent alors vers les soins de la sépulture, et je me rappelai ce que mon grand-père m'avait dit. Il se présentait à moi des difficultés, qui me donnaient une inconcevable appréhension. Au reste, je repoussai pour le moment toutes ces idées. Mon grand-père m'avait parlé, et, je le crois, avec une intention secrète, du danger des inhumations précipitées; je résolus donc d'attendre que la nature me forçât d'accomplir ce dernier devoir. La vive affection que j'avais pour mon aïeul m'empêcha de céder au lâche désir d'éloigner de moi le plus tôt possible un spectacle repoussant.
Le moment de retourner au sommeil fut presque aussi pénible que la veille. Je m'avisai, pour me rendre un peu de fermeté, de boire quelques gouttes de ce vin trop ménagé par le défunt.
Quand j'eus versé dans son verre la quantité qui me parut suffisante, je fus pris, avant de le porter à mes lèvres, d'un pénible serrement de cœur:—Secours inutile! me suis-je dit; et je me rappelais avec quel plaisir j'avais vu mon cher grand-père l'essayer pour la première fois. Le manque d'habitude, et l'extrême besoin que j'avais de me fortifier après tant d'épreuves, firent agir le vin efficacement, et j'eus encore une bonne nuit.