Le 10 janvier, j'ai essayé d'écrire mon journal: il m'a été impossible de poursuivre; cependant, ce jour-là, dès le matin, j'étais dans une situation d'esprit bien plus satisfaisante. La prière me rendait du courage; mon imagination se calmait peu à peu, et, comme mon grand-père me l'avait prédit, la frayeur faisait place aux regrets.
Que j'ai versé de larmes sur votre corps, mon vénérable ami! Je voyais pourtant la mort y laisser des traces livides. Mes sens se seraient révoltés, si mon cœur avait été moins occupé. Vainement j'étais averti qu'il devenait pressant de vaquer à la sépulture: je ne pensais qu'aux moyens de conserver plus longtemps ces restes chéris. Enfin, je me rappelai la volonté divine si vivement exprimée dans l'Écriture, et toujours d'accord avec la raison et la nature: Le corps retourne à la terre, d'où il a été tiré.
Je pris mes outils, et j'ouvris la porte de la laiterie.
—Ainsi, me disais-je, tu passes par tous les emplois! Après avoir été garde-malade et médecin, te voilà fossoyeur! Tu vas faire toi-même les choses que les parents évitent de voir!
Les premiers coups me rebutèrent; je fus obligé de m'interrompre. Ce n'étaient pas les bras qui refusaient d'agir; c'était mon esprit qui se troublait, et qui m'ôtait l'énergie nécessaire. Chaque fois que je frappais le terrain, un écho retentissant répondait de la voûte, construite en pierres. Il fallut m'accoutumer à ce bruit, et je consacrai la journée tout entière à un travail qui n'aurait pas dû me prendre plus de deux heures.
En effet le sol se trouva sablonneux et léger, et, à la fin, je pouvais l'enlever avec la pelle, sans qu'il fût nécessaire de la bêcher auparavant. Je profitai de cette facilité pour creuser une fosse profonde; car, me disais-je, si le chalet doit être abandonné quelque temps, soit que j'en sorte, soit que je meure à mon tour, je dois faire mon possible pour que le corps soit à l'abri des animaux carnassiers. D'ailleurs le soin de la salubrité exigeait que la sépulture fût assez profonde, pour qu'il ne s'exhalât aucune odeur du lieu où elle était faite. Je poursuivis donc mon lugubre travail, jusqu'à ce que je fusse caché dans la fosse de toute ma hauteur.
L'horloge sonnait dix heures. La nuit était venue et ses noires pensées avec elle. Car, sans rien voir au-dehors, l'idée que les ténèbres y régnaient me faisait éprouver, jusque dans le chalet, les tristes impressions de la nuit. Je n'eus pas le courage d'achever l'ensevelissement, quoique la chose fût devenue pressante. Je m'avisai, pour déguiser l'odeur qui se répandait, de brûler du foin, et de faire des fumigations de vinaigre. Mais la chèvre en fut incommodée. Ses éternuments m'avertirent qu'en prenant des précautions pour moi, je la faisais souffrir, et je m'arrêtai.
L'exercice violent que j'avais fait m'aida bientôt à retrouver le sommeil. Il ne fut suspendu quelques moments que par les caresses de Blanchette, qui semble s'arranger très-bien de m'avoir si près d'elle, et qui ne refuse point de me servir d'oreiller.
Le 11 janvier, ma première pensée, à mon réveil, fut de terminer ma pénible tâche, et, quand j'eus allumé la lampe, je sentis encore mon courage diminuer. Il fallut avoir de nouveau recours à des moyens dont j'aurais dû savoir me passer: au lieu de déjeuner, comme toujours, de lait chaud et de pommes de terre, je pris un peu de pain et de vin. Cette nourriture me rendit quelque fermeté, dont je ne pouvais faire honneur à mon caractère, mais dont je profitai sans retard. J'avais réfléchi d'avance aux moyens d'exécution, et j'avais tout préparé la veille. Je plaçai sur deux escabeaux, à côté du lit, une planche assez large et assez longue, celle-là même dont la chute m'avait fait retrouver l'Imitation de Jésus-Christ. Ensuite je montai sur le lit, et, passant une corde sous la partie supérieure du corps, je réussis par mes efforts à faire glisser cette extrémité sur la planche. Je n'eus aucune peine à placer ensuite de la même manière la partie inférieure. Je liai le corps sur la planche, et, quand je le vis ainsi, les mains croisées sur la poitrine, se laissant traiter à ma volonté, et penchant tristement la tête de côté, je me mis à fondre en larmes et à pousser des cris.
—Mon grand-père!.... Vous m'abandonnez! Vous ne m'entendez plus! Vous ne voulez plus me répondre!