Sais-je toutes les paroles insensées que j'adressai à cette matière morte, dans les transports de mon égarement? Il aurait duré plus longtemps peut-être, si j'avais eu un consolateur auprès de moi; ce qu'on m'aurait dit eût irrité et entretenu ma douleur; mais, quand je vis cette froide cendre aussi insensible à mes plaintes qu'à mes actions, son immobilité me rendit bientôt le calme dont j'avais besoin.
J'avais préparé deux rouleaux de bois: je les plaçai convenablement, et, retirant avec précaution l'escabeau qui soutenait le bas du corps, je fis toucher à terre doucement l'extrémité de la planche. Malgré tous mes efforts, l'opération ne me réussit pas aussi bien de l'autre côté, et la chute du corps fut assez brusque pour me donner un battement de cœur, qui me força encore de m'arrêter.
Mon cher grand-père, quand vous m'appreniez, devant notre maison, à voiturer sur des rouleaux un corps pesant, nous ne pensions pas que je ferais usage de vos leçons dans une occasion si triste. Le souvenir de ce que vous m'aviez dit alors se présenta vivement à mon imagination; je croyais encore vous entendre; et, quand le mouvement que je donnai à ce funèbre fardeau agita la tête, comme si elle eût fait des signes d'approbation, je fus si saisi, que je détournai les yeux, ainsi que font, de peur du vertige, les personnes qui marchent au bord d'un précipice.
J'avais aplani le chemin: le corps fut bientôt près de la fosse. Il m'aurait été facile de l'y laisser choir: je ne pus me résoudre à le traiter avec si peu de ménagements. Deux petites planches, placées en travers, le soutinrent au-dessus de la fosse. Celle qui portait les pieds une fois enlevée, il se trouva placé dans une position oblique, après avoir fait encore une chute que je ne sus pas modérer; une corde que je passai sous les épaules, après avoir fixé solidement un des bouts à un pieu, me permit ensuite de laisser couler doucement le corps jusqu'au lieu de son repos.
Toutes les difficultés étaient surmontées; ce qui me restait à faire ne me donnait, quant à l'exécution, aucune inquiétude: je pus m'abandonner librement à ma douleur. Assis sur la terre amoncelée, je pleurai longtemps auprès de cette fosse ouverte. Je ne pouvais me résoudre à jeter les premières pelletées de terre.
—Avant d'accomplir ce triste devoir, me suis-je dit, remplissons de mon mieux celui du prêtre.
Je me suis agenouillé aussitôt, et j'ai cherché dans ma mémoire tout ce que je savais de prières et de passages propres à cette cérémonie. J'ai pris l'Imitation de Jésus-Christ, je la connaissais assez bien pour qu'il ne me fût pas difficile d'y trouver des endroits tels que le moment me les faisait désirer, et que mon grand-père les eût lui-même indiqués.
O mon bienheureux aïeul, c'était moi seul maintenant qui avais besoin de consolation, et c'est avec une joie qui approchait du ravissement que je lus, en présence de vos restes mortels, le chapitre de l'homme juste et pacifique et celui de la pureté du cœur et de la simplicité d'intention. Tant de traits pouvaient s'appliquer à vous, que l'auteur me paraissait avoir pris à tâche de vous peindre.
"Commencez, dit-il, par bien établir la paix en vous-même, et vous pourrez ensuite la procurer aux autres."
—C'est ce que vous avez fait, homme juste et bon, et votre paix est devenue la mienne.