"L'homme pacifique rend au prochain plus de services que l'homme savant," dit l'Imitation.

—Je ne peux imaginer, ô mon ami, ce qui manquait à votre savoir, quoique vous ayez cent fois parlé de votre ignorance; mais vous étiez si bienveillant et si doux, que vous me donniez un désir ardent de vous témoigner mon amour par ma docilité, et de faire paraître ma docilité par mes progrès.

"Si vous étiez bon et pur au-dedans de vous, ainsi s'exprime le livre, vous verriez sans nuage et vous comprendriez toutes choses. Un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer. Chacun juge des choses du dehors selon les dispositions de son intérieur."

—Vous étiez bon et pur, mon grand-père, aussi lisiez-vous dans mon cœur plus facilement et plus nettement que moi-même. Vous avez dû me trouver souvent bien répréhensible, et pourtant votre indulgence surpassait encore votre pénétration; vous aviez beau me connaître, vous ne cessiez pas de m'aimer.

Voilà une partie des choses que je lui disais avec tendresse. Il me semblait qu'en parlant à haute voix je sortais de ma solitude. Le livre me répondait et entretenait mon émotion. Enfin l'épuisement m'arrêta; je rentrai en moi-même, et je ne différai plus ce qui me restait à faire. En un moment la fosse fut comblée. Je passai le reste du jour à graver avec la pointe de mon couteau l'inscription suivante sur une petite planche d'érable:

ici repose le corps de pierre-louis LOPRAZ,
mort dans la nuit du 7 au 8 janvier 18..,
dans les bras de son petit-fils louis lopraz,
qui l'a enseveli lui-meme.

Je clouai la planche à un pieu, que je plantai sur la tombe; après quoi je fermai la porte, et je rentrai dans cette cuisine, où je n'avais plus d'autre compagnie que Blanchette.

Cependant, bien que je me sentisse plus à mon aise depuis que le cadavre ne gisait plus sur le lit, je vis bien que je n'avais pas surmonté toute ma faiblesse. Je résolus de la combattre. Je m'étais empressé de fermer à clé la porte de la laiterie: j'allai l'ouvrir aussitôt, et ne la fermai qu'au loquet. Je pris aussi avec moi-même l'engagement de faire à la tombe des visites fréquentes, et toujours sans lumière. J'ai commencé depuis deux jours; c'est là que je vais prier soir et matin.

La journée d'avant-hier m'a semblé vide et fatigante. Les soins pressants qui m'avaient occupé jusque-là ne me demandaient plus les mêmes efforts, et c'est contre moi-même que j'ai dû combattre. Je cherchais dans le travail une distraction, que je ne pouvais trouver; je me suivais par la pensée dans tout ce que je voulais faire, et je ne pouvais sortir de moi. Le soir j'ai essayé d'écrire, et, cette fois encore, la chose m'a été impossible.

Hier, qui était le 13, l'idée m'est venue de relire ce journal, depuis la première page. On croira sans peine que cette lecture m'a vivement ému, mais je dois dire qu'elle m'a fait aussi du bien, en me rappelant, avec une force nouvelle, les leçons et les vertus de mon grand-père. Aussitôt que j'eus achevé, je sentis le besoin d'épancher ma douleur dans ce mémorial, entrepris par ses conseils. Enfin j'ai consacré la journée d'hier et celle d'aujourd'hui à rapporter le douloureux événement qui a changé si tristement mon sort.