—Ah alors! c'est avec de la mousseline…, dit André en riant. Voilà une bonne note à prendre sur les ateliers de confection.
—Comment une note à prendre! Ah oui, c'est vrai, tu écrivais dans le temps. Oh mais, ne vas pas mettre ce que je te raconte, dans tes livres, parce que tu sais! Mais, je suis bête, tu n'oserais pas écrire des choses semblables!
—Tu verras, dit simplement André.
Jeanne haussa les épaules et reprit: alors tu travailles dans les journaux?
—Non. Voici plus de trois ans que j'ai renoncé au journalisme et il continua, parlant plus à lui-même qu'à la petite: j'avais assez des directeurs, un tas d'icoglans qui veulent commander et diriger la virilité des autres! J'aurais bien dû par exemple, avant de rendre mon tablier, démontrer dans un sincère article la parfaite inutilité de la critique; mais voilà, j'aurais commis, aux yeux de mes confrères, une hérésie pécuniaire; ces imbéciles n'auraient même pas compris combien mon idée était humaine: je débinais le métier qui m'aidait à vivre!—ce que nous sommes en train de faire tous les deux, poursuivit-il, en se tournant vers Jeanne.
Il se tut, pris de mélancolie et de dégoût. Depuis des mois, il ne travaillait guère. Il traversait une période de découragement et d'abandon, se remâchait les terribles arguments de l'homme de lettres, las de travail et soûlé d'art. A quoi bon! quelle nécessité! Il faut lire les ouvrages des autres et n'en pas écrire. Puis dans ce laisser-aller, dans cette déroute, le roman commencé apparaissait dans une perspective lointaine et magnifique. Il disait: Ah! tout de même!—puis comprenant que le livre exécuté à grand'peine, serait forcément inférieur à celui qu'il avait rêvé, il retombait dans ses premières tristesses, se répétant comme excuse: aujourd'hui, je ne suis pas en veine, nous verrons plus tard.
Et cet aujourd'hui, c'était demain, c'était après-demain, c'était des semaines et c'était des mois; à force d'attendre, il avait perdu le profit de la mise en train qu'il avait acquise, une fois installé dans son ménage.
Et puis… et puis… il s'était marié. Il fréquentait déjà peu le monde. Ce mariage l'avait forcé à rompre toutes relations avec les gens qui auraient pu lui donner un coup d'épaule et lui venir en aide. La peur que son cocuage ne fût su de tout le monde, la honte d'expliquer par un mensonge qui amènerait des sourires sur les lèvres des autres, la séparation effectuée entre sa femme et lui, le retenait encore. Il avait abandonné le bénéfice des labeurs accomplis au temps où il tâchait dans les maisons de passe de la presse. Il était caserné dans un trou, oublié; il s'était fermé par son abstention toutes les portes, il ignorait aujourd'hui les signaux d'entrée et les mots d'ordre. La difficulté de mettre la main sur un éditeur, difficulté qui, bien que ses premiers livres se fussent mal vendus, était presque éloignée à un moment, s'il avait persisté à demeurer sur la brèche, s'imposait comme à ses débuts. A sa paresse instinctive, se joignaient maintenant l'inanité de nouvelles recherches, la fatigue de nouveaux efforts.
—C'est drôle, reprit Jeanne, qui devant la mine assombrie d'André, changea de conversation; dans le temps tu avais des masses d'amis qui venaient te voir et Mélanie m'a assuré que tu ne fréquentais aujourd'hui personne. Est-ce que tu es fâché avec un petit, tu sais bien, ah! je ne me rappelle plus son nom, un petit qui portait toujours un binocle et des cravates La Vallière, à pois.
—Ah! Eugène;—non, il s'est marié et, dame, le mariage, ça rompt bien des relations.