Alors elle reprit, très douce:—Voyons, ne sois pas comme cela, parle-moi, je ne suis pas bien heureuse non plus, tu vois bien; tu n'es pas fâché contre moi, dis?
Il eut un geste vague, elle le baisa sur la bouche et sourit un peu:
—Tiens, il y a un mois déjà que j'ai signé mon engagement, je savais bien que cela te peinerait, ainsi je ne pouvais pas me décider à te l'apprendre; je suis allée rue Richelieu à l'agence de mademoiselle Tricot, une grosse maman très farce, qui a des lunettes rondes sur le nez et des boudins à la reine Amélie le long des joues. Elle s'est procuré des renseignements dans des maisons où j'ai travaillé et elle m'a fait signer un contrat de trois mois. C'est une brave femme qui a la spécialité d'exporter des ouvrières et qui est professeur de natation pour dames, quand ses marchés sont conclus, l'été.
Et Jeanne se mit à rire, espérant qu'André se dériderait aussi, mais le portrait de mademoiselle Tricot ne le toucha guère et, mal disposé pour cette négociante qui expédiait sa maîtresse au loin, il s'acharna au contraire sur l'agence qu'elle dirigeait, déclarant que c'était une boîte à filous, un rendez-vous d'entremetteuses, affirmant sans preuves, du reste, que Jeanne s'était fait voler.
Mais la petite secouait la tête, soutenant qu'elle ne risquait rien, expliquant la marche de ces sortes d'affaires, répétant:
—Les conditions sont celles-ci: je suis engagée à cent quarante francs par mois, plus la nourriture, le logement (un lit pour deux ouvrières par exemple); quant aux frais de courtage, ils sont à la charge de la maison de Londres qui paye également l'aller du voyage.
André ne fut nullement convaincu et il attaqua furieusement la qualité de la nourriture qu'on servirait à Jeanne, exprima le dégoût qu'elle ressentirait à coucher avec une autre.
Enfin, reprit Jeanne, en admettant même que tu aies raison, je ne peux plus me dédire. Mon contrat est signé et j'aurais une grosse somme à payer si je ne partais pas.
André n'insista plus.
A dater de ce jour, Mélanie eut beau s'ingénier à façonner des chatteries et des petits plats, ce fut peine perdue. La gourmandise des temps heureux avait disparu; éclose tout d'un coup, elle mourut de même. Une tristesse planait maintenant sur André et sur Jeanne. Cette réflexion «nous n'avons plus que quelques jours à vivre ensemble» s'imposait à eux, ne les quittait plus. Les angoisses d'André devinrent même si despotiques qu'il espéra comme une délivrance le départ de Jeanne. Bien qu'il se ressassât les mêmes idées, pendant des heures, il souffrait moins peut-être quand il était seul. La vue de Jeanne développait ses rancœurs et ses regrets; et la tristesse de chacun, augmentée de celle de l'autre, devenait pour tous les deux intolérable.