Leurs rendez-vous s'espacèrent, heureusement, bientôt, car Jeanne ne le visita plus que très irrégulièrement, occupée, disait-elle, par les préparatifs de son voyage.

Il reçut une lettre enfin, portant le timbre de Boulogne-sur-Mer. Jeanne n'avait pas eu le courage de l'embrasser avant son départ.

A quoi bon nous désoler? écrivait-elle, ce sera moins pénible ainsi; et elle ajoutait: Au moment où ma lettre t'arrivera, je serai sur le paquebot, en mer.

André tomba dans un fauteuil.

Alors, c'était fini. Jeanne aussi le lâchait! Sa vie était complète maintenant, elle pouvait se résumer de la sorte: Avoir été berné par ses maîtresses, cocufié par sa femme et lâché par Jeanne! Et il se sentait de la colère contre l'amant de la petite.—Quel niais! Je vous demande un peu, ça avait à peine vingt-deux ans et ça se mariait! il avait donc bien hâte d'être aussi trompé ou, ce qui est pis, sans doute, de ne l'être pas, grâce seulement aux désastres des couches et à toutes ces infirmités spécialement inhérentes aux petites bourgeoises! Comme s'il n'aurait pas mieux valu qu'il restât avec Jeanne, qu'il continuât de posséder en elle une maîtresse docile, qu'enfin il ne désorganisât pas, dans son propre intérêt, le train-train de trois existences s'acheminant parallèlement heureuses!

Au fond, j'ai tort, se dit-il, ce n'est pas à ce monsieur que je puis en vouloir, c'est à moi-même, c'est à l'argent qui me manque! Jeanne ne serait pas à Londres si je l'avais aidée, et il comprit presque l'ignominie de la foule, l'abjection de la société buvant le nez dans la boue, à plat ventre, l'ordure, sacrifiant l'amitié, les convictions, tout, à cet argent qui rend impeccable et grandiose, qui domine les tribunaux méprisés et les bagnes, qui fournit à tout particulier, au choix, les joies considérées de la famille ou les noces enviées des riches!

Aussi pourquoi n'en gagnait-il point? pourquoi avait-il toujours exercé des états stériles, des professions improductives comme celles de répétiteur et d'homme de lettres? pourquoi n'avait-il pas accepté les basses besognes de son métier, ne s'était-il point fait sérieusement journaliste? Il avait pourtant connu des gens qui cousaient, bout à bout, des balivernes évaluées avec raison au poids de l'or, car toutes les nuits la gomme les répétait stupidement, à table, parmi les filles! Oui, mais encore eût-il fallu avoir la sottise de les inventer et l'audace de les écrire, encore eût-il fallu avoir le cœur assez solide pour qu'il ne se renversât point devant les pitoyables besognes imposées par l'actualité, par la vogue, chaque jour, et une vision soudaine des heures perdues dans les salles de rédaction se dressa devant lui. Il se revit accoudé sur le tapis vert d'une table, en quête de ses épreuves, alors que, vers trois heures du matin, semblables aux servantes de l'amour enfermé dans des salons munis de divans et de gaz, ses collègues dormassaient, s'étirant, bâillant, demandant l'heure, buvant et fumant, attendant le moment longtemps souhaité de cesser le métier et d'aller dormir.

Ah! cette vie de filles résignées à obéir aux exigences de Monsieur et à satisfaire aux caprices des abonnés et des passants l'avait révolté, puis il avait eu aussi des ambitions plus hautes, il avait voulu être un artiste; l'était-il seulement? avait-il fait œuvre de talent, s'était-il affirmé dans le monde des lettres, avait-il dans la cohue joué des coudes, s'était-il, enfin, assis sur l'estrade, devant le public, le mâtant par sa hardiesse, ou l'apprivoisant par des bouffonneries sentimentales ou graves? Non, il n'avait rien tenté, rien osé, rien fait. Il s'était trompé de voie, il eût dû suivre la grande route, devenir tout comme un autre, ouvrier ou commerçant. Eh non! s'écria-t-il, je n'ai jamais rien appris et je ne sais rien! Et, en effet, il était bachelier!

Un état manuel? mais il eût fallu subir des années d'apprentissage! un commerce quelconque? mais il ne connaissait ni la tenue des livres ni les affaires! il n'avait appris ni l'anglais, ni l'allemand, rien des choses pratiques, rien. Est-ce qu'il était capable d'auner de la toile, de ficeler un paquet, de cacheter une bouteille ou de planter un clou? pouvait-il seulement comme un ancien sergent écrire des pages de bâtarde et de ronde, ou comme un ex-brigadier panser et étriller des chevaux? Il avait su jadis un peu de latin et un peu de grec, il savait maintenant un peu de français et c'était tout! Et il reprochait à sa famille son instruction creuse, les dépenses inutiles du collège, les sacrifices qu'elle s'était résolument imposés pour le mettre à même de ne pouvoir jamais gagner son pain!

Puis, et cela n'était pas la faute de sa famille, cette note «passable» habituellement inscrite sur ses cahiers de classe l'avait poursuivi pendant toute sa vie! Après l'avoir autrefois coté aux yeux des pions, elle le cotait maintenant aux yeux du monde. Il avait été sans interruption passable,—passable dans ses devoirs, passable dans ses répétitions, passable dans ses livres.—Et, ce n'était pas tout, dans son existence privée, dans son ménage, auprès de sa femme, auprès de Jeanne, il s'était montré comme ni un amoureux ni glacé, ni chaud, ni vaillant, ni lâche. Non, il avait été Monsieur tout-le-monde, une personnalité insignifiante, un de ces pauvres gens qui n'ont même point cette suprême consolation de pouvoir se plaindre d'une injustice dans leur destinée, puisqu'une injustice suppose au moins un mérite méconnu, une force.