Néanmoins, l'attitude décidée de Berthe l'intimida. Il n'osa plus attaquer sa famille de front, et, lentement, il rôda autour des Désableau, hasardant des questions, préparant des amorces, s'efforçant de confesser sa femme, de lui faire dire les froissements quotidiens, les souffrances journalières d'une vie en commun chez d'intolérables gens.
Elle rougissait un peu, se défendait d'accuser son oncle, et, harcelée, pressée, convenait cependant, entre deux louanges qu'elle avivait pour ôter toute amertume à ses aveux, les petites faiblesses de cet homme, son caractère enflé et pointu, ses idées qui se rétrécissaient sur chaque chose, avec l'âge.
—C'est égal, c'est un brave cœur, dit-elle. Quand on est seule, écartée par tout le monde, quand toutes vos anciennes amies vous tournent le dos, c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent, à bras ouverts, et qui vous aiment.
André hocha la tête.
—N'empêche, fit-il, que malgré tout son bon cœur, ton oncle m'a, et sans aucun motif, toujours exécré.
—Tu as tort de croire cela, répondit-elle, vivement. C'était ton métier qu'il exécrait, mais toi, tu étais en dehors. Et elle se tut, songeant tout de même à la haine de Désableau pour ce qu'il appelait: la bohème des lettres,—se rappelant ses fureurs contre un employé de son bureau qui s'occupait de journalisme et qu'il aurait fait renvoyer, sous prétexte d'inexactitude, sans ses supplications à elle, qui le défendait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, croyant vaguement qu'elle réparait un peu, ainsi, ses torts envers André, s'intéressant à cet employé par ce seul motif qu'il se mêlait comme son mari d'écrire.
—Enfin, dit André, pour ce qui regarde la maison de Viroflay, je n'en ai refusé l'achat que dans ton intérêt. D'ailleurs, je tiens si peu à te faire de la peine et à désobliger ton oncle que, si tu le désires, je vais te signer les pièces nécessaires tout de suite.
Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua. L'émotion qui s'était comme relâchée, tandis que sa rancune contre les Désableau se ranimait, le reconquit et il se promena pour cacher son trouble. Il lui était presque impossible de parler maintenant, sa gorge était sans salive, sèche, et la pomme d'Adam allait et revenait, fièvreusement, dans le cou. Il oublia Désableau, sa famille, tout, car la voix de sa femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimité des rares heures charmantes de son ménage renaissait. Il revit Berthe, après le mariage, se laissant embrasser, au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit à table, roulant une boulette de mie de pain, entre ses doigts, au dessert; il la revit, déshabillée, retenant d'une main sa chemise sur sa gorge, en montant dans le lit et un grand amollissement lui vint, une défaillance de toute fermeté, de toute alerte. Il eût voulu ne pas remuer, ne pas ouvrir la bouche, de crainte que la lente torpeur qui l'envahissait ne cessât.
Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur Berthe. Il était maintenant en face d'elle et le rayon de la lampe la frappait au visage, allumant les grains de jais de sa voilette, éclairant sous le tulle la figure en plein.
Il eut une brève secousse. Les regards tristes, le sourire douloureux de sa femme, le poignèrent. Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un pas vers Berthe et, suffoqué, la serra dans ses bras, la baisant, éperdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant: «Va, ça ne fait rien, ça ne fait rien,» tandis que confusément, la tête sur l'épaule d'André, elle étouffait, geignant très bas comme une enfant qui pleure, la bouche dans son oreiller.