Il s'étira les doigts qui craquèrent, pris d'évanouissement, ayant la subite récurrence, sous la chemise de sa femme, d'une mignonne tache fauve, arrondie comme une pastille entre les deux seins.

Énervée elle aussi, et en dépit de la froideur de ses sens encore accentuée par l'habitude depuis longtemps acceptée des jeûnes, elle eut un brusque réveil et elle se tendit, les joues en feu et les yeux noyés, laissant choir la serviette avec laquelle elle s'essuyait les doigts, dans la cuvette à moitié pleine. Elle sourit à son mari dans la glace et courbée en deux, les reins un peu haut, le dos remué jusqu'à la nuque, elle tordit le linge.

Le sourire où la surdent mettait dans sa bouche un point de lumière avancé sur la ligne des dents affola André; il se jeta sur elle et la baisa lentement sur les yeux qui battirent, lui chatouillant les lèvres avec leurs cils.

Il l'étreignit et l'emmena, lacée à lui, dans la chambre, oubliant volontairement la lumière dans le cabinet. Berthe s'affaissa sur le lit, inerte, un bras replié sur la figure, tandis que le bruit de ses jupes longuement froissées s'entendait seul, avec le souffle haletant d'André.

—Oh! c'est vilain, dit-elle, tout bas.

Et André un peu étonné maintenant que sa surexcitation avait cessé, se demandait si, dans l'intérêt de son futur ménage, il n'avait pas commis une irréparable faute. Une certaine lueur qui fila dans les yeux de sa femme l'inquiéta, puis il se fit la remarque que Berthe avait le linge plus élégant et plus parfumé que jadis et il eut peur qu'elle ne se fût ainsi parée pour le séduire.

Un peu embarrassés, ils revinrent s'asseoir dans le petit salon et ils se taisaient, abîmés, chacun dans ses réflexions; elle, malgré les déboires renouvelés de ses sens, satisfaite d'avoir goûté à un fruit défendu, d'avoir accompli, dans une chambre de garçon, une escapade rêvée autrefois dans son ménage, et honnêtement réalisée maintenant, sans honte et sans risques, heureuse de secouer le joug de son oncle, de quitter de nouveau son existence de jeune fille, de reprendre sa liberté, de rentrer toute-puissante chez elle, ressentant cette joie que les gens casaniers éprouvent à retrouver leur chez eux après de longues haltes dans les hôtels et dans les garnis; lui, très perplexe, se reprochant d'être toujours le même, sans défense devant une femme, n'augurant rien de bon de cette facilité avec laquelle Berthe s'était laissé vaincre, se répétant: Je suis à sa merci,—puis se consolant par la perspective de quitter cette odieuse existence de garçon, regorgeant de crises juponnières et de carottes de bonnes, de se réinstaller dans un ménage sérieusement organisé, de vivre peut-être enfin tranquille.

—Veux-tu que nous préparions une tasse de thé? fit-il, pour dire quelque chose.

Elle entendit le son de ses paroles sans en comprendre le sens. Elle s'éveilla de ses réflexions et regarda sa montre.

—Dix heures! mon oncle ne doit pas savoir ce que je suis devenue. Oh! comme je suis faite!—murmura-t-elle, et, pendant qu'elle réparait, de son mieux, devant la glace, le désordre de sa coiffure et de sa robe, André tout en enfilant ses bottines pour la reconduire, parvint à se convaincre qu'il avait sagement agi. C'est peut-être la seule fois que je me sois conduit comme il le fallait avec ma femme. Oui, avoir plus de laisser-aller, moins de retenue et plus d'abandon, être enfant, gentil, bon garçon, comme je l'ai été avec Jeanne, voilà! conclut-il en frappant le plancher de ses semelles pour faire mieux glisser la chaussette dans la bottine.