Berthe était prête, il l'embrassa et ils descendirent dans la rue, recueillis, muets, obsédés par les mêmes préoccupations, soucieux et contents à la fois, songeant à toute leur vie ratée qu'ils allaient reprendre, appréhendant que, malgré l'expérience qu'ils avaient acquise, ils ne la gâchassent et à jamais, cette fois encore; et ils marchèrent résignés, chacun se promettant, pour avoir la paix, de s'effacer devant l'autre, et se réservant de se montrer néanmoins dans certains cas quand il le jugerait convenable, chacun supputant déjà, en serrant tendrement le bras joint au sien, les indulgences qu'il devrait avoir, les défauts qu'il devrait s'engager, mentalement, à passer à l'autre.
XVI
Une fois par semaine, le mardi, André et Cyprien se réunissaient dans un café, vers les quatre heures. Ils furent exacts aux rendez-vous, le premier mois, puis tantôt l'un, tantôt l'autre manqua.
Celui qui attendait s'irrita devant son apéritif, et fatalement il attribua le manque de parole de son ami, André à Mélie et Cyprien à Berthe.
Chacun prit la femme de son camarade en grippe.
Du reste, une certaine froideur s'était glissée dans leurs relations; André arrivait bien tout d'abord à l'heure, mais il partait presque aussitôt, alléguant de mystérieux prétextes, d'inévitables courses qui faisaient hausser les épaules du peintre, plus à l'aise, moins réprimé, dans son intérieur de concubin, qu'André dans son ménage approuvé, dans sa vie bourgeoise.
Du dépit et sans doute même un peu d'envie résultèrent pour André de cette supériorité de Cyprien, et un peu de pitié, un peu d'aigreur, vinrent au peintre de l'embarras d'André, de sa hâte continuelle à déguerpir.
Ils finirent bientôt par ne plus se rien dire, lorsqu'un hasard les mettait, dans la rue, en face; André ne voulait, à aucun prix, retourner chez son camarade, sentant une certaine gêne, une certaine honte à revoir Mélie qui s'était forcément immiscée dans ses affaires, et pour rien au monde Cyprien n'eût mis les pieds chez André, se rappelant le mauvais accueil de Berthe, après son mariage, pensant que, malgré tous les services qu'il avait rendus, il serait de nouveau, en sa qualité de camarade du mari, privé de nourriture à table et poliment jeté dehors, comme jadis, après le repas.
Un ou deux mois s'écoulèrent sans qu'ils se rencontrassent. Un jour pourtant, à une messe d'enterrement, ils s'aperçurent dans l'église, au travers des personnes plantées, comme des piquets, entre deux rangs de chaises, et une fois les compliments de condoléance achevés, ils laissèrent le corbillard s'acheminer, en ballottant, vers le cimetière et ils se promenèrent dans une rue de traverse, s'entretenant d'abord des qualités et des vices du défunt qu'ils avaient autrefois connu, s'apitoyant, ainsi qu'il sied, sur le malheur de ceux qui restent, puis, changeant le cours de la conversation, Cyprien dit à André:
—Eh bien, depuis que je ne t'ai vu, tu dois être établi dans ton nouveau logement?