—Voilà, murmurait André, les yeux fixés sur les cailloux; c'était le temps où l'on recevait dix sous de sa famille, par semaine, afin d'acheter chez le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat; le temps où, les jours de promenade, le jeudi, lorsqu'on faisait halte sur cette terrasse, l'on n'entamait plus de parties de visa, pour parler des femmes. Ça nous met joliment loin, dis donc?
—Près de vingt-cinq ans en arrière, répondit Cyprien. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous connaissons, hein? Je te vois encore arriver à la pension. Tu pleurais comme une madeleine;—tu n'étais pourtant pas à plaindre, toi; tu avais une famille qui assiégeait sans arrêt le parloir; presque tous les dimanches tu lâchais le bazar. Moi, j'étais régulièrement collé. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque je songe à la tristesse de la cour, vide ce jour-là, au navrement sans borne de l'étude, avec le pion vautré dans sa chaire, embêté, maussade, rêvant à des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant de ses ennuis sur nous, nous empêchant de sortir quand on levait la main pour aller aux lieux!
—Ah bien, reprit André, si tu t'imagines que les jours de congé étaient plus gais au dehors! toute ma journée, à moi, était gâtée par l'appréhension de la rentrée, le soir. Ma famille consultait sa montre. «Il faut se dépêcher, disait ma mère, l'heure avance.» Je quittais la table, après le second plat, j'emportais mon dessert dans ma poche, et alors, après les recommandations et les embrassades, j'étais reconduit par Irma, la bonne. Les rues pleines de monde me serraient le cœur. Je voyais des enfants qui s'attardaient devant des boutiques criblées de lumière. J'enviais la misère des mioches du peuple qui galopinaient sur les trottoirs. Ceux-là étaient libres! moi, je devais presser le pas, afin d'arriver à l'heure. O les rues, ce soir-là! la rumeur des cafés remplis de monde, les affiches des théâtres qui me semblaient inviter à des bonheurs inouïs, tout cela me jetait la mort dans l'âme! J'essayais de marcher moins vite, mais la bonne avait hâte de se débarrasser de moi, pour aller rejoindre, sans doute, un amoureux. Elle doublait les enjambées, nous étions enfin devant la triste loge où Piffard veillait derrière les vitres d'une cage. Dès que je mettais les pieds dans cette salle, un grand froid me tombait sur les épaules, comme si j'étais entré dans une cave; le dos de la bonne qui partait me donnait envie de pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le dortoir; le pion vous menaçait d'une privation de sortie pour le dimanche suivant parce que nos talons sonnaient trop fort. L'on se déchaussait et, sans pantoufles, dans ce dortoir éclairé comme pour une veillée mortuaire, sinistre avec sa rangée blanche de lits, l'on se coulait au plus vite dans les draps, et l'on entendait les autres rentrer, aller près des pots rangés le long des fenêtres, pisser tant qu'ils avaient, chuchoter sous les menaces du pion gueulant dans ses couvertures.
Dire qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre qu'on regrettait plus tard le temps du collège! Ah non! par exemple. Si malheureux que je puisse être, je préférerais crever que de recommencer cette vie de caserne, subir la tyrannie des poings plus gros que les miens, la rancune ignoble des pions!
—Les pions! tiens, parlons-en de ceux-là! Apitoyons-nous un peu sur leur sort. Leur vie est dure? Soit. C'est une existence atroce que de surveiller et de faire éclore les vices d'un tas de polissons, de se lever et de se coucher avec eux, à des heures stupides? eh bien, après? A part un ou deux qui attendent, dans ce dépôt, des jours meilleurs, je n'ai connu que des absinthiers, des gens travaillés par ces maladies qui se traitent spécialement devant les cours d'assises! A propos, te rappelles-tu Bourdat, dit «il faut que je sors»—c'est comme cela qu'il parlait sa langue celui-là!—te le rappelles-tu, avec son costume de misère, traîné dans tous les caboulots et les débits de prunes, son chapeau galeux et pelé, sa moustache limoneuse, son menton fleuri de boutons de vin, ses yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous, confisquait notre tabac pour le fumer, vendait les livres qu'il nous empruntait, se soûlait comme un fifre et nous obligeait à payer deux francs pour une levée de consigne. Celui-là était un des plus remarquables échantillons…
—C'était le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on n'avait pas d'argent pour racheter sa privation de sortie, il vous accordait un crédit de deux jours. Gouape au fond de l'âme, je ne dis pas, mais une gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel j'ai gardé un peu d'estime!
Et ils alternaient, l'un l'autre, à mesure que les souvenirs leur revenaient. C'était maintenant la nourriture toujours la même à des jours fixés: le gigot au suif et les haricots à l'eau tiède du lundi; le veau et le plâtreux fromage blanc de tous les mardis, les carottes à la sauce rousse, l'oseille du jeudi qui rendait malade, le macaroni sans parmesan et sans gruyère, la purée des pois mal concassés, les pommes de terre sautées dans de la graisse noire; puis, ils songeaient à l'abominable souffrance des soirs d'étude, l'hiver, où l'on s'endormait brisé par la chaleur lourde du poêle et des gaz, réveillé en sursaut par le pion, par un camarade qui vous cognait le coude; ils songeaient à l'attente anxieuse de l'heure où l'on ferme ses dictionnaires, où l'on se met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, où l'on peut enfin s'étendre sur un lit de glace, dans un dortoir ouvert, par raison d'hygiène, du matin au soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le grelottement du déshabillage, les chaussettes gardées pour avoir moins froid, l'étendue du caban et de la tunique sur la couchette. On s'endormait, et, le lendemain, à cinq heures et demie, un domestique vous arrachait au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse qu'il tapait entre les rayons du casier aux chaussures.
L'été, c'était peut-être plus épouvantable encore. Tous les quinze jours, le samedi, on se lavait les pieds, dans le réfectoire; mais, d'aucuns en repuaient le soir même et une odeur fade, une douceur sûre à faire vomir, s'envolait de certaines couches, flottait dans la pièce entière.
Et ça se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant des années; on quittait une classe pour entrer dans une autre; on étudiait sur des livres neufs; on devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le fatras stupéfiant d'Homère, réciter du Racine et du Virgile, du Cicéron et du Boileau, passer en revue tout le solennel ennui des époques classiques, copier des 100 et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant, rien qui fût utile; et, les semaines se suivaient, les unes après les autres, apportant la même pâture mal assaisonnée, la même eau rougie ou la même eau pure; les jours s'écoulaient, également tristes, entre la désolation du lundi matin où l'on se réveillait, consterné par la perspective d'une semaine à vivre et l'espérance qui vous prenait, le jeudi, d'atteindre enfin le dimanche.
Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit sans fin d'embêtements, se montraient, vers le mois de Juillet, à l'approche des grandes vacances, alors que la discipline se relâchant un peu, on collait, au plafond, avec une boulette de papier mâché, la figure des pions découpés dans des morceaux de papier et de carton peint.