Ils étaient arrivés sur la terrasse et ils se promenaient de long en large.
Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux statues. Cyprien dissimulait mal le dégoût qu'elles lui inspiraient. Il s'arrêtait devant, contemplait avec des gestes excessifs une Anne d'Autriche, portant dans une main, un papier roulé, une serviette à musique pour jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable à ces gratte-dos qu'on vend chez les tablettiers et les parfumeurs. Elle était soufflée, avait des poches sous les yeux, l'air grognon, ne possédait ni gorge, ni derrière, semblait, en fin de compte, une reine de lavoir qui ne serait pas encore soûle.
L'autre arborait peut-être un port moins imposant et une mine plus canaille, s'il était possible. Étiquetée: «Anne de Bretagne, reine de France, 1476-1514»; elle tenait une corde entre de grands doigts gonflés et mous comme des boudins blancs; pas plus de gorge et de derrière que la précédente. Avec son pif en trompette, ses lèvres en rebord de vase, son ventre mastoc et son allure arsouille, on l'eût prise pour une marinière qui va haler une barque.
—Ce n'est toujours pas avec des bergères comme celles-là qu'on corrompra la jeunesse qui rôde ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de maisons suspectes ces princesses-là!—Il regarda, sur les socles, les noms des sculpteurs, fut étonné qu'ils ne portassent point la signature de Maindron, jugea ces œuvres dignes de l'auteur de Velléda, une statue vraiment surprenante.
André s'était installé sur un banc. Le jardin était presque désert. L'heure n'était pas encore venue où des dames assises se vantent mutuellement les belles qualités de leurs garçons qui se jettent, en une allée plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les petites filles ne se pavanaient pas encore, étalant des pantalons brodés, des jupons blancs, faisant les dédaigneuses, dévisageant de haut les enfants de leur âge qui les invitent à jouer, répondant non si la robe est fanée et le manteau pas neuf.
Dix heures sonnaient. Entre des arbres, çà et là, en groupe, la marmaille des pauvres commençait à braire.
André et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des ronds sur la terre. Ils ne parlaient plus, écoutaient, dans le silence du jardin, les cris aigus des mômes, le craquement du gravier sous les pas, le son éloigné d'une trompe.
Ils sentaient autour d'eux un silence enveloppé de bruit; la rumeur des rues avoisinantes s'étendait, apaisée et lointaine, se mourait, dans les allées, proches des grilles. Quelques moineaux pépiaient par endroits; par d'autres, des pigeons sautillaient sur des vases de fleurs; partout des traces de clous de souliers se voyaient dans le sable.
Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tête entre les mains, sifflotait, contemplant la barre sale des maisons, derrière les arbres, le dôme du Panthéon, arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel, coupé, net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne formée par des toitures en zinc, frappées de lumière.
Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ, des fillettes d'ouvriers sautaient à la corde, le chapeau tombé en arrière et retenu au cou, par un élastique. Elles criaient: «Anaïs, du vinaigre! du vinaigre!» et montraient sous leurs jupes relevées, de petits mollets blancs et des pieds très longs.