Il y avait sur le plancher une carpette de feutre et, devant chaque siège, une rondelle de sparterie verte. Le long des murs lambrissés jusqu'à mi-corps, une glace sans destination dans les autres pièces s'appuyait sur des pattes de fer, isolée de tout meuble. Un almanach, enluminé de chromos, donné par un magasin, et un porte-allumettes, avec une bande de papier d'émeri, égrené et râclé de bleu par places, flanquaient de chaque côté le cadre dont les dessous rouges perçaient sous la dorure. Vis-à-vis de cette glace pendaient un baromètre à siphon, un plan de Paris daté de 1860 et lavé à teintes plates. Une gravure à la manière noire représentant le passage des Alpes, avec un Bonaparte paradant comme un écuyer de cirque sur un cheval cabré, et deux assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait de madame Vigée le Brun et l'Atala de Girodet, en camaïeu lilas et bistre, complétaient la décoration de cette chambre.

Ainsi que dans la plupart des salles à manger bourgeoises, les damas pisseux et flétris, autrefois employés comme rideaux dans le salon, servaient maintenant que ce lieu d'apparat avait été rajeuni et remis à neuf, à embellir la salle de passage, celle où l'on mange. Cette chambre ne possédant qu'une seule croisée, l'étoffe qui habillait jadis la deuxième fenêtre du salon, avait été accrochée, en guise de tenture, au-dessus de la porte reliant ces deux pièces.

Sur les rayons du buffet, une théière en métal anglais, un service de Minton, une cave à liqueur en bois des îles, deux vases de Gien ornés de cornes d'abondance et surmontés d'un paquet de roseaux secs, restaient, là, à demeure; sur le marbre du poêle une tasse pleine d'eau, une lampe en porcelaine, couleur de morve, coiffée en haut de son verre, d'un fez minuscule à gland bleu, s'adossaient contre le tuyau cerclé de bracelets de cuivre, couronné à son sommet d'une sorte de diadème en faïence blanche.

Pour réaliser des économies, la famille Désableau allumait le poêle une heure avant le dîner et passait toute la soirée dans la même pièce.

La bonne avait balayé les miettes du repas, lancé un coup de torchon sur la toile cirée de la table, lorsque madame Désableau apporta son panier à ouvrage. Elle en tira une boîte à aiguilles formée par un haricot d'ivoire, un tronçon de bougie de cire pour son fil, des ciseaux, un dé, le ruban jaune d'un mètre. Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de robe taillé dans un vieux journal.

Elle l'étala sur la table, chercha dans une ancienne boîte à pastilles des épingles éparses avec des boutons, rogna le papier, en rattacha les morceaux et, pensive, après avoir combiné de savantes stratégies de coupes, elle entama résolument l'étoffe.

Son mari disposait ses cartes pour faire une patience. Une petite fille tripotait des couleurs sans poison, liées sur une plaque, coloriait laborieusement une image d'un sou, suçait son pinceau, le tournait entre ses lèvres pour l'appointer, le piquait ensuite dans le trou percé par l'usure au milieu des pains.

Une jeune femme au teint mat, aux cheveux châtains, aux quenottes éclatantes avec une surdent drôle, regardait, d'un air ennuyé, M. Désableau, son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle se leva, s'approcha du poêle, ouvrit le petit guichet de la porte, se chauffa les pieds, parut s'absorber dans la lecture d'un journal.

Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de la lampe sur la table, laissait dans l'ombre le visage de la jeune femme, éclairait en plein les doigts cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil blanc, une étoile de carton enroulée de fil noir. La figure de la petite penchée sur son image entra dans le cercle de lumière qui coupait au milieu des manches les bras de madame Désableau maintenant un peu reculée et appuyée à la renverse sur le dossier de sa chaise.

—Et ce café, dit le mari, il n'arrive donc pas?