—Eugénie, à quoi pensez-vous donc, cria la femme, vous voyez bien que Monsieur attend son café, ma fille!
La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller, versa le café d'une petite bouillotte. Madame Désableau se trempa un canard, permit à l'enfant d'y mordre, fit fondre béatement le restant du morceau de sucre dans sa bouche.
Depuis huit mois qu'il avait été promu sous-chef dans une mairie, M. Désableau avait enfin assouvi le désir qui le possédait depuis des années, prendre du café, tous les jours, après ses repas. Jusqu'alors sa femme s'y était opposée, par économie.
—Ce n'est pas tant le café qui est cher, disait-elle, c'est le sucre qu'on y met.
Contraints à mener la vie fétide et bornée des pauvres bourses, les Désableau avaient dû, pour joindre les deux bouts, se priver, tous les jours de la semaine, à l'exception du dimanche, de ce misérable luxe de la demi-tasse que les concierges et les ouvriers eux-mêmes ne se refusent pas.
Pendant vingt années, M. Désableau avait couvert des fiches de bâtarde et de ronde, classé dans des cartons d'inutiles paperasses, tenu à jour un volumineux registre culotté de peau verte. Il avait, au bout de ce laps de temps, acquis les manies nécessaires pour commander aux autres; l'on attendait sans doute qu'il eût contracté les infirmités des gens trop souvent assis pour l'élever en grade encore et le décorer.
Solennel à propos de tout, il était d'allure affairée et grave, portait des cols empesés très droits, des cravates noires enroulées par deux fois autour du cou, montant haut derrière la nuque, attachées sous le menton par un nœud très court. Il aimait à pérorer, les mains dans les poches, les jambes écartées, comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous un binocle aux verres cerclés de buffle noir, des yeux ébahis qui démentaient le geste habituellement pensif de ses doigts fourrageant dans des favoris couleur de grès.
Sa femme était replète, montrait des blancheurs de viande échaudée et de grands yeux vides. Elle avait un vaste menton tombant sur un plus petit, des pincées de poils gris, rebelles aux épilatoires, le long des lèvres.
Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la vie de son intérieur; le soir, elle se boulait sur sa chaise, descendait sa gorge et remontait son ventre, disait, toutes les dix minutes, à sa fille: Justine, tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du côté de sa nièce, lui demandait un sommaire des faits notés par le Petit Journal, écoutait son mari qui prenait feu dès qu'on parlait des Chambres.
Les opinions de M. Désableau étaient simples; il croyait à l'honnêteté des hommes politiques, à la valeur des hommes de guerre, à l'indépendance des magistrats, aux complots des jésuites et aux crimes des démagogues.