Ayant par hasard lu les élogieuses platitudes débitées par les doctrinaires sur l'Amérique, il exultait les mœurs de cet odieux pays, souhaitait que le nôtre lui ressemblât, prônait les idées utilitaires, les bienfaits de l'instruction, le progrès, les courtes libertés des républiques.
Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par le ton sentencieux dont il les prononçait; sa femme restait coite, béait, extasiée, dès qu'il ouvrait la bouche.
De caractère, elle était molle et âpre, tout à la fois; âpre au gain, molle au plaisir; elle eût rogné dix centimes sur le manger de chaque jour, dépensé ses économies afin de donner un bal.
Une fille était née tardivement de son union avec M. Désableau, la petite occupée pour l'instant à gâter une image d'un sou. Ils avaient toujours convoité un fils, ils eussent voulu fonder une génération d'employés, imiter ces familles dont tous les rejetons se succèdent interminablement sur la même chaise, vivent et meurent dans une misère crasse, sans même avoir tenté de gagner le large.
C'est, disait M. Désableau, un état peu lucratif mais honorable et puis, c'est aussi une place sûre et, sans hésitation, il ajoutait: nous représentons, en notre qualité de fonctionnaire, la noblesse de la bourgeoisie.
Leurs vœux demeurèrent inexaucés.—Ils n'enfantèrent aucun garçon. En revanche, ils eurent à parfaire l'éducation d'une nouvelle fille. Berthe Vigeois, leur nièce, perdit son père subitement et vint habiter chez eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune charge, elle aida même à la marche hésitante du ménage avec les soixante mille francs qu'elle apportait. On disloqua, à son profit, un cabinet de toilette attenant à la chambre à coucher, on y rangea tant bien que mal les meubles réservés sur la vente de la succession. La quiétude de cette famille, troublée par ces apprêts, reprit peu à peu; on allongea la soupe, on acheta plus souvent de la vraie viande, on put enfin convier à des sauteries quelques personnes.
Berthe avait, à cette époque, près de vingt ans; sa mère était morte alors qu'elle en avait douze. Elle grandit auprès d'un fauteuil où son père, agité et malingre, sortait de ses couvertures de voyage à neuf heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour préparer les lits, pour chauffer celui de Monsieur et Berthe écrasait les braises à coup de pelle dans la bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front à son père, allumait son bougeoir et, reculant, malgré le froid, le moment de se coucher, elle retenait la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les draps, l'écoutait raconter toutes les misères de sa maison, tous les ragots de son quartier.
Ancien commerçant en rouenneries, Henry Vigeois, son père, était un homme qui avait réussi, malgré sa loyauté en affaires, à amasser une petite fortune.
D'esprit étriqué et bonasse, il avait pivoté, toute sa vie durant, au moindre souffle de son épouse, une maîtresse femme! Maintenant qu'elle était morte, il niait la servitude qu'il avait endurée, criait comme une pie dès que sa fille et sa bonne n'obéissaient pas à ses moindres ordres. Il était de relations difficiles au premier abord, mais Berthe le maniait avec une aisance sans égale; elle le retournait comme un vieux gant, s'arrêtait quand il fronçait les yeux, attendait qu'il fût mieux disposé, débusquait soudain et enlevait d'un coup ses volontés. Parfois cependant, lorsqu'il était aigri par des rhumatismes, ses attaques échouaient, mais elle reprenait patiemment les questions sur lesquelles il avait refusé de l'entendre, les lui présentait sous une autre face, l'amenait à répondre oui, l'écoutait répéter une fois de plus qu'il ne revenait jamais sur sa parole.
Ces luttes quotidiennes la mûrirent promptement. Elle fut apte de bonne heure au mariage. Couchée trop tôt, elle réfléchissait longtemps avant de s'endormir et préparait ainsi de terribles tracas au mari qui la voudrait prendre. Elle aurait pu être moins rouée, n'ayant jamais été dans un pensionnat ou dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en vis-à-vis avec son père, avait furieusement aiguisé ses appétits de jouissance et de luxe. Dans le mariage, elle voyait la revanche de sa vie monotone et plate, elle voyait un avenir de courses enragées à travers les théâtres et les bals, tout un horizon de dîners et de visites.