Elle se consolait du présent, en évoquant la perspective de ces futures joies, rêvait, absorbée, sur sa chaise, lisait à la quatrième page du journal le programme des représentations, pensait à Fra-Diavolo qu'elle avait admiré jadis, se sentait de vagues désirs pour le ténor qui emplissait si fièrement ses culottes blanches et poussait des sons roucoulants, dans des poses plastiques.

Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un idéal de cabot pommadé, puis, peu à peu, elle s'était rendu compte que ces séduisants personnages n'étaient au demeurant que des bouffons vulgaires, des machines malpropres qui crachaient des notes.

Son idéal devint alors plus nébuleux et plus confus. A peine s'incarnait-il dans les aimables forbans décrits par Fénimore Cooper, dans les héros fabriqués par George Sand ou par Dumas père. Elle contentait ses élans et ses fièvres en les déversant sur son piano qui retentit pendant des mois de rêveries larmoyantes et de marches turques.

Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut l'inanité de ses songeries; alors elle pensa, au solide, au bien-être d'une situation riche. Elle soupira moins souvent, et comprit que cette vie morte qu'elle menait avait bien ses avantages. A défaut d'amusements et de fêtes, elle jouissait du moins d'une certaine liberté; son père la laissait sortir avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait volontiers aux compliments des calicots, aspirait après des intrigues, par désœuvrement. Sa grande préoccupation était d'être élégamment mise et elle ratissait sur l'argent du ménage pour se payer des bottines plus raffinées et des bas plus chers. Elle s'était même acheté une boîte à poudre de riz et, comme son père n'eût pas supporté qu'elle s'enfarinât les joues, elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace, goûtait de la sorte à des coquetteries intimes et défendues, glissait doucement pour en satisfaire de plus coûteuses, à de banales carottes, encouragée par la bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances les robes un peu défraîchies de Mademoiselle, la permission d'être libre plus souvent, le droit de pratiquer sans vergogne d'amples maraudes. Quelquefois M. Vigeois hasardait une observation, prétendait que du temps de sa défunte femme, le harnais féminin coûtait moins cher. Berthe répondait tranquillement que le prix de l'existence avait triplé depuis cette époque.

—Tu dépensais moins en nourriture, reprenait-elle, et pourtant notre table n'a pas changé.

Son père en convenait et, quelques jours plus tard, elle l'investissait prudemment, pas à pas, lui persuadait de nouvelles nécessités de toilettes et il finissait par céder, flatté au fond que sa fille fût jolie et vêtue à la dernière mode.

Elle était d'ailleurs comme la plupart des jeunes filles qui ont perdu leur mère de bonne heure, très mal élevée. Elle voyait dans son père un banquier dont la caisse devait fournir à tous ses besoins et à tous ses caprices. Et là, l'éternel féminin se retrouvait; toute la femme était là, honnête ou non, qui juge naturel de soutirer à l'homme de qui elle dépend, qu'il soit son père ou son entreteneur, autant de monnaie qu'elle en peut prendre. Le combat sans cesse renouvelé entre la volonté bien assise de l'homme et les simagrées têtues de la femme, s'était fatalement engagé; et, comme de juste, l'homme et le père étaient d'avance vaincus par la femme et par la fille.

L'opulence des brodequins et le gala des robes enhardirent du reste les ambitions de Berthe. Dans le but de pêcher un mari, elle décida son père à la confier à des parents qui la menèrent dans le monde.

Elle y obtint des succès. Des partis avantageux, presque inespérés se présentèrent.—Aucun ne la contenta. Celui-ci avait l'air d'un garçon tapissier, les cheveux comme des baguettes de tambour; celui-là avait le tour des yeux à vif, l'allure empruntée et gauche. Elle voulait un homme qui payât de mine, lui procurât des plaisirs, lui garantît une vie luxueuse et douce. Pendant deux années, elle repoussa tous ces prétendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez et sur la coupe de leur habit. Si pratique qu'elle fût, la légèreté de sa cervelle de femme lui faisait commettre toutes ces bévues.

Son idéal avait attrapé déjà bien des renfoncements et bien des accrocs, lorsque son père s'affaissa, frappé d'un coup de sang, sur le tapis; son existence changeait du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement chez les Désableau. La liberté dont elle jouissait avec sa bonne cessait; sa tante l'accompagnait où qu'elle allât. Ses longues flânes dans les magasins étaient devenues impossibles; les ficelles qui réussissaient facilement avec son père, n'avaient aucune chance d'être acceptées par une femme économe comme était sa tante. Elle dut s'accommoder de la modique pension que son oncle et tuteur lui accorda pour ses frais de toilette.