Cette sujétion lui pesait et elle n'était compensée par aucun avantage. Avec son père, elle sortait peu, parce qu'il était presque paralysé; avec son oncle, elle ne sortit guère plus et elle dut subir les regrets plaintifs de ces petits bourgeois, enragés malgré tout de leur situation médiocre, s'efforçant quand même de représenter, mangeant de la carne et buvant du râpé, pour donner une soirée et se mieux vêtir. Habituée à un certain confortable, elle vécut dans une gêne mesquine et plate.

Elle fut prise de pitié devant ce vin que l'on achetait au litre chez un épicier et que l'on transvasait dans des carafes pour la table; elle eut le dégoût de cette viande de bas étage, prétentieusement parée, de ces poissons défraîchis et couchés néanmoins sur une serviette; elle eut un sourire de mépris quand, profitant d'une gratification, les Désableau firent poser un timbre à leur porte d'entrée. Le coup impérieux du timbre leur paraissait aristocratique, propre à les rehausser dans l'estime des gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la cuisine et la salle à manger étaient séparées du vestibule par un long couloir, ils avaient, ne pouvant entendre l'appel du timbre, conservé leur ancienne sonnette qui derlinait comme jadis plus près d'eux, et les avertissait qu'une visite attendait sur le palier.

Ce fut sur ces entrefaites, après ces soirs, où regardant la famille attablée et occupée à de fastidieux délassements, Berthe regrettait de ne pas s'être mariée, qu'André fut présenté dans la maison. Il ne lui plut, ni ne lui déplut. Il lui sembla distingué. Les Désableau ne furent point partisans de ce mariage. La profession d'homme de lettres épouvanta le mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses, une vie débraillée, cousue à la diable, craquant sur toutes les coutures; la femme, elle aussi, considérait André avec inquiétude et n'augurait rien de bon d'un homme qui avait dû manger avec des actrices. Berthe fit simplement observer à son oncle, que tous les renseignements étaient favorables et que bien qu'il fût artiste, ce jeune homme possédait des rentes. Elle déclara péremptoirement d'ailleurs qu'André lui convenait.

Le mariage fut célébré. Elle demeura interdite. Tous ses rêves de jeune fille se détachèrent, un à un; toutes les joies révélées par des amies, à voix basse, dans le coin des fenêtres, toutes les attentes de paradis brusquement ouvert sous des courtines, ratèrent. Froide de sens, elle ne vit dans les transports autorisés par l'Église qu'une convention répugnante, une saleté pénible.

Puis son mari lui parut vieux de caractère. Après l'affection bougonne de son père, la prud'homie gourmée de son oncle, elle eût désiré des laissez-aller, des enfantillages dont elle profiterait dans le tête-à-tête. André avait adopté le ton paternel et bienveillant. Il se tenait surtout sur la défensive et cherchait sous des dehors affectueux à sonder sa femme. Ne pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses yeux des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentît trop la laisse, envelopper de délicatesses fondantes la dureté d'un refus, tel était son système. Aussi lorsqu'elle voulut par une guerre sourde, lui imposer, comme jadis à son père, toutes ses volontés, il se rendit promptement compte de cette force d'inertie remuante, de cette ruse que rien ne lassait. Il se rebiffa d'abord, s'avoua à la longue et une fois de plus, avec la mélancolique expérience des gens qui ont beaucoup pratiqué les filles, qu'il n'était pas de force, céda pour avoir la paix; seulement, tout en disant oui, il démontait par un mot devant Berthe, le mécanisme dont elle se servait. Un jour même qu'il était de bonne humeur, il lui dit, au moment où elle commençait ses manigances: C'est cela que tu vises, dans huit jours tu démasqueras tes batteries; va, fais-le tout de suite.

Elle devint rouge, bouda, mortifiée d'avoir pour adversaire un homme qui s'arrêtait devant ses pièges et riait, en les montrant du doigt, avant d'y tomber.

Somme toute, ils demeurèrent, les premiers temps, dans une intimité attentive et inquiète. L'un et l'autre s'épiaient, devinant sous toutes ces escarmouches, sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable et opiniâtre lutte. Désarmé comme tous les malheureux qui ont longtemps vécu seuls, par le moindre simulacre d'affection et de petits soins, André se disait parfois que sa femme était volontaire et têtue, mais qu'au fond c'était une brave et honnête fille qui l'aimait vraiment. Puis il y eut une trêve de plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait renoncé à ses projets, qu'elle était lasse de ces tiraillements; il ne comprit pas que, par une évolution nouvelle, elle l'avait, coup sur coup, battu sur toute la ligne. Elle usait en effet maintenant d'un stratagème irrésistible. Elle avait l'habileté de paraître envier une chose à laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait être parfaitement désagréable à son mari, et elle y renonçait de son plein gré, pour lui faire plaisir. Il ne restait plus à André qu'à céder sur les points qui lui semblaient moins graves. Encore qu'il fût défiant, il s'empêtrait dans cette embûche et il justifiait, une fois de plus, cette irrécusable vérité que si stupide et si bouchée qu'elle puisse être, une femme roulera toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin.

La maladie de leur mariage n'était pas malgré tout arrivée à la période aiguë. La guerre n'éclata, à ciel ouvert, qu'un certain soir. André eut la malencontreuse idée d'inviter à dîner son plus ancien et son meilleur ami, Cyprien Tibaille qui vint sans enthousiasme et lâcha des gants pour la circonstance.

La réception avait été plus que froide. A table, le silence insolent de Berthe, sa hâte à faire desservir les plats, le ton aigre de son… «personne ne veut plus de gigot?» accompagné d'un coup de timbre pour appeler la bonne, avaient mis André à la torture.

Il s'ingéniait à trouver des mots drôles, à égayer le repas, lançait des clins d'yeux à sa femme qui pétrissait suivant son habitude, une boulette de mie de pain entre ses doigts et se dispensait même de répondre aux politesses de son convive.